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A bas bruit  de Judith Abitbol

Hurle bas

4.9

Une femme blonde au regard égaré par la cécité mange des tartines de confiture avec difficulté, ses mots peinent à éclore, pourtant ils sont tranchants. Karine est encore belle, encore jeune, elle dit qu’elle sait sa fin proche et que ça l’agace. Une discussion téléphonique avec un médecin confirme ses dires, on arrête les traitements, la vie doit s’éteindre. Karine était la compagne de Judith Abitbol, elle est morte à trente six ans des suites du sida.

Comment évoquer le souvenir d’une femme que l’on a aimée et que l’on accompagnée vers sa fin prématurée ? Comment témoigner son amour à la défunte ? Comment offrir ces images les plus intimes aux spectateurs, sans que l’on puisse y voir un geste obscène ?

Le cœur d’À bas bruit est constitué d’images documentaires de Karine. Le reste est un dispositif enserrant, introduisant la disparition de l’être aimé. Abitbol joue sur des décalages successifs qui, à la fin, viendront se réduire pour laisser triompher Karine. Ainsi la comédienne Nathalie Richard, face caméra, déclame une étrange histoire d’amour entre une bouchère et une cinéaste, Agathe et Léonore. Aucune image de cette intrigue, seul le visage protéiforme de l’actrice au travail sert d’écran. Premier écart entre ce que l’on voit et ce que l’on imagine de l’histoire racontée. Ces images absentes de l’intrigue amoureuse seront parfois remplacées par des allégories, avec les œuvres de Goya, Le Colosse et Le Chien, ou encore par des schémas des œuvres réalisées par Agathe. Un second écart se dessine au sein même de l’intrigue à travers le personnage d’Agathe. La jeune bouchère apparaît d’emblée à Léonore comme creusée d’un mystère. « Qu’est-ce qu’elle fout la nuit celle là ? » répète la cinéaste intriguée par l’attitude insaisissable de la jeune femme. Agathe porte en elle un drame, une part de folie souterraine, à bas bruit, qui la pousse à créer des œuvres morbides la nuit dans son petit appartement. Artiste outsider ou psychotique en sommeil, la bouchère est une sorte de reflet déformé du mal-être de Léonore et finalement de celui de Judith Abitbol. C’est parce qu’elle révèle au monde l’écorché de bœuf qu’elle a installé dans son salon que Léonore dévoile à Agathe les images de sa précédente compagne : Karine.

Ce dispositif place le spectateur dans une tension qui le maintient entre la vision du visage de Nathalie Richard et d’autres images qui défilent dans son esprit. Cette attention se relâche avec les images de Karine, ce qui permet aussi de laisser jaillir une émotion plus directe. Cette femme va mourir, elle est présente à l’écran, dans les derniers instants de son existence, il n’y a plus de hors champs. D’un coup tout est là.

Le procédé cinématographique est puissant pourtant l’intrigue, jouée à merveille par Nathalie Richard, révèle quelques faiblesses. Le personnage d’Agathe et en particuliers ces créations semblent quelques peu immatures, et l’on peine à ne pas sourire de cet écorché de bœuf qui hurle sa douleur de vivre d’une voix caverneuse. On aurait aimé, pour que le film soit entièrement à la hauteur de son habile dispositif, que les créations d’Agathe soient plus subtiles.

par Florence Andoka
vendredi 14 juin 2013

A bas bruit Judith Abitbol

France ,  2013

Avec : Nathalie Richard (Agathe).

Durée : 1h43min.

Sortie : 5 juin 2013.

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