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#6

 de Marc Forster

World War Z

Marc Forster n’existe pas, ou très peu. Ses principaux films sont avant tout des films de Seconde Equipe : pour s’en convaincre, il suffit de regarder le premier nom apparaissant au générique. Alors que la saveur de son James Bond, Quantum of Solace, tenait en grande partie aux scènes d’action quasi-expérimentales dirigées par Dan Bradley – dont le premier film sortira fin août – c’est à un autre directeur de seconde équipe que s’en est remis, pour World War Z, notre bernard-l’hermite réalisateur : Simon Crane, responsable entre autres des cascades sur Troie, Mr&Mrs Smith, et d’une séquence de Quantum of Solace. L’action, chez Forster, fait office de cache-misère. Cette fois, manque de chance : le scénario de World War Z, qui suit les pérégrinations d’un envoyé des Nations Unies à travers une pandémie de Zombies, n’offre que deux scènes un peu éblouissantes.

La première est la séquence d’ouverture, panique en famille sur les boulevards de Philadelphie empruntée à La Guerre des Mondes de Spielberg, où Crane s’en donne à cœur joie tout en essayant d’imiter le style, en collisions gratuites, en éclats de verre et en montage incompréhensibiliste, de Dan Bradley ; mais l’inspiration n’y est pas. La seconde scène voit Jérusalem envahie par des flots de corps humains, de zombies se déplaçant en masse comme une sorte d’énorme serpent (seul moment vraiment impressionnant du film). Tout est alors généré par ordinateur et il apparaît bien vite que les plans ne servent à rien d’autre qu’à mettre en valeur le travail des animateurs – à la rigueur celui du directeur de seconde équipe, sûrement pas celui du réalisateur dont le rôle consiste majoritairement à ne pas cadrer ce qui pourrait priver le film de son jeune public.

Autour de ces scènes, toutes deux placées dans la première heure, Forster est nu et tout le monde peut voir sa poursuite à vélo, nocturne et mouillée, sur un tarmac sud-coréen, et son exploration éclairée au néon de l’aile B d’un laboratoire au Pays de Galles. Le budget du film est estimé à 190 millions mais les affiches publicitaires représentant Paris ou Rio ne servaient bel et bien qu’à remplir les salles de la première semaine d’exploitation. Pour le reste, à part quelques séquences furtives (une explosion nucléaire entr’aperçue du ciel à travers un hublot, l’histoire d’une mère infectée qui aurait dévoré son fils) pas grand-chose à retenir : le père mène la marche, les immigrants y passent, la menace vient d’Asie, la famille est réunie et le remède, trouvé par un Américain.

Ainsi, lorsqu’un bactériologiste maladroit explique que les maladies, souvent, déguisent leurs plus grandes faiblesses en forces, on ne s’empêchera pas d’y voir la clé du film, qui déguise son absence d’idées en prétendue modestie : pourquoi faire grandiose ? Ce n’est qu’un film de zombies. World War Z, c’est avant tout cela : une tentative de faire correspondre le blockbuster à 200 millions et le cinéma bis le plus fauché possible. Exemplairement : Brad Pitt en pull. En cela, le film intrigue, comme symptôme : depuis dix ans le nombre de films à 200 millions de dollars et plus a explosé. Depuis le développement des Marvel, on a plus que jamais la sensation qu’un comics et qu’un film sont de la même étoffe, que l’un et l’autre sont aussi facile à produire. World War Z est la continuation logique de cette dévaluation, le point de rencontre paradoxal entre le cinéma fauché et le blockbuster.

Cela n’empêche pas le film d’avoir la grosse tête, celle de Pitt, que l’on voit trop, qui masque le soleil. Quittant Jérusalem après avoir guéri un soldat mutilé, la lumière du soleil jouant dans ses cheveux blonds et son bouc : l’acteur qui jouait Achille il y a dix ans est devenu Jésus (rebaptisé « Gerry »). Lorsqu’il remonte sans encombre une marée de zombies, c’est cependant l’image d’un autre blockbuster macrocéphale qui revient à l’esprit : celle de Will Smith dans After Earth, affrontant bravement les monstres flairant la peur pour lesquels il est devenu invisible. Shyamalan avait, lui, trouvé le moyen d’atténuer la présence à l’écran de sa star en ne l’entourant d’aucun acteur moins connu ; il était surtout de son temps : alors que dans World War Z, l’homme finit par se dégoter un remède, Shy a déjà fui, la Terre a vaincu (d’ailleurs son héros Will Smith avait trouvé le remède contre les zombies en 2007, dans Je suis une légende). Si le postulat écolo est le même – la Terre tente de se débarrasser de ses microbes humains – le film de Forster, avec son optimisme béat, a au moins 6 ans de retard sur l’air du temps, qui n’est plus à la prolifération humaine.

Décalé, World War Z l’est aussi de façon plus étrange. Ecrit par Max Brooks, fils de Mel, le livre d’origine était parcouru d’humour noir. Le déséquilibre de l’adaptation au cinéma vient ainsi du fait que des événements conçus avec une grande ironie (les Coréens du Nord sauvés parce qu’ils arrachent les dents de toute leur population en moins de 24h, les Israéliens sauvés par leur paranoïa) passent par le filtre d’un prétendu hyperréalisme, et se retrouvent traités avec un sérieux de journal télévisé. Or ce sérieux est tout simplement incompatible avec le postulat de base. Quelle que soit la variation appliquée au genre, le zombie est certes toujours, plus ou moins, une métaphore de l’humain décérébré, mais il faut garder en tête l’autre raison d’être du mythe, purement cathartique : il s’agit de violenter, de manière décomplexée, des corps humains, de se défouler dessus comme on n’oserait jamais le faire sur des vivants. Situer une invasion de zombies en terre juive est une trouvaille d’un spectaculaire cynisme : s’il ne l’est pas visuellement, World War Z est historiquement gore.

Le parallèle entre les camps d’extermination et l’invasion de zombie est explicite. De la même manière qu’il s’amuse avec le 11-Septembre dans sa première partie américaine, le scénario titille l’imaginaire lié à la Shoah pendant le restant du temps - voir l’image, d’autant plus saisissante qu’elle est simplement balayée par la caméra, de montagnes de corps humains, dont certains vivent encore, déblayés à la pelleteuse. On s’attendait bien, au vu du projet, à un genre de blockbuster obscène racontant la Troisième Guerre Mondiale - dans le roman, l’Iran et le Pakistan s’atomisent mutuellement. Rien de tout cela ici, mais le gore historique pourrait être un genre en vogue. On en observera un nouvel avatar à la fin de l’été : prévu pour le 21 août, L’Aube Rouge est le remake d’un film de John Milius sorti en 1984, dans lequel les Etats-Unis étaient envahis par la Russie, Cuba et le Nicaragua. Fin août 2013, ce devait être la Chine, et puis le scénario a dû être modifié, ce sera la Corée du Nord. Son réalisateur, on en a déjà parlé : c’est Dan Bradley.

* * *

Derrière l’obscénité à 200 millions, les ordinateurs, toujours. Si l’on peut recréer le 11-Septembre, c’est parce qu’on leur a appris à simuler l’effondrement d’un immeuble. Si l’on peut recréer les camps, c’est parce qu’on leur a appris à simuler les corps humains décharnés qu’aucun acteur ne peut se forger. Ceux-ci apparaissaient déjà dans le sixième épisode d’Harry Potter, Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé (le plus cher de la saga) : le jeune sorcier se retrouvait confronté à une horde de zombies tout droit sortie des livres d’Histoire. La résolution de la scène surprenait déjà un peu : le sorcier Dumbledore leur foutait le feu. L’imagerie numérique a permis à Chris Nolan, à Terrence Malick et à d’autres d’offrir une matérialité nouvelle à leurs visions de rêves. A des auteurs – pas des secondes équipes, ou des animateurs. World War Z est l’exemple type de l’imaginaire dont personne ne tient les rênes, et qui retourne goyer dans ses cauchemars, et ses plus noires obsessions.

par Camille Brunel
samedi 6 juillet 2013

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