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Dans la tête de Charles Swan III  de  Roman Coppola

Comment couler un sous-marin jaune

3.9

À force d’y déposer des « objets pop », bibelots censés nous faire rentrer dans les yeux que la vacuité de l’existence est glamour comme tout, les rejetons Coppola sont en passe de faire déborder le garde-meuble du cinéma. Roman y consigne cette semaine son deuxième long métrage, Dans la tête de Charles Swan III, dont il faut moins croire le titre que l’affiche. Car, de l’intérieur de cette tête, on ne saura pas grand’ chose, si ce n’est qu’elle est faite d’images éparses et en deux dimensions comme le film est fait d’un mince scénario éclaté en mille vignettes hétéroclites. Charles Swan (Charlie Sheen, revenu de loin), en cela proche de Roman Coppola (qui vient de réaliser une pub pour Prada), fait son beurre dans le graphisme publicitaire du L.A. des années 1970, en créant à tour de bras des « concepts » visuels. Il fabrique des pochettes de disques, comme si le cinéaste annonçait sa volonté de glorifier l’emballage et dire qu’au fond, il n’y a que la forme.

Après avoir beaucoup papillonné, Charles Swan III a enfin trouvé l’amour dans les bras d’une jeune fille blonde prénommée Ivana. Pourtant, les Polaroïd qui illustrent l’histoire de leur union sont rangés dans le même tiroir que les photos des dizaines de minettes que Charles a conquises dans sa longue carrière de playboy. Erreur fatale. Ivana, dégoutée, le quitte. Charles déprime. Et le film d’entreprendre l’analyse de notre héros à cette période délicate de remise en question. Que deviendra-t-il au terme de cet « étrange voyage introspectif » (c’est dans la note d’intention du réalisateur) ? Ce que montre le film, même sans le vouloir et malgré son amoncellement de séquences-fantaisie costumées, c’est que Charles Swan ne change pas. Quoiqu’il ait bien dû changer quelque chose dans notre dos. Qu’on en juge par ce simple fait : au début, il jette en pleine nature un sac poubelle rempli de chaussures de l’être aimé, mais le sac reste coincé dans les branches d’un arbre, à deux pas. Les chaussures lui restent en travers de la gorge. Au bout du voyage invisible, il récupère le sac et le jette pour de bon, au loin. La métaphore de la femme-chaussure à talons n’est pas de la plus grande élégance, et il se trouve qu’elle est symptomatique du dysfonctionnement du film. Il ne faut sans doute pas prendre trop au sérieux une petite misogynie de rigueur potache. Mais on ne peut s’empêcher de sentir un décalage entre le désespoir métaphysique clamé par Charles Swan et l’objet de l’amour, qui n’excède en rien sa représentation fantasmée. Le mal-aimé est amoureux d’une sorte de poupée à laquelle le scénario n’a pas prévu de conférer le moindre signe d’intériorité. La dimension ludique et foisonnante du film (d’intention louable) est inséparable, ici, du postulat de la femme-joujou. Planter l’histoire dans les années 1970, et bien sûr piocher dans le vivier visuel de l’époque, c’est aussi un moyen de ressusciter une misogynie acquise, sympathique et sans portée démesurée.

Quelques beaux moments émergent de cette foire aux images, dont le fantôme de l’amour perdu dans le living room désert et plongé dans l’obscurité, avec lequel Charles Swan se dispute. Mais, tic publicitaire, même les meilleurs effets de style sont répétés jusqu’à devenir des slogans : pour exemple, les séquences en musique interrompues brusquement, comme pour donner une claque à l’attendrissement, pour montrer qu’on est trop malin pour la tendresse. Sans compter que pour un film foufou, les choix de casting sont étrangement frileux ; Bill Murray et cousin Jason (Schwartzman) jouent leurs propres rôles, du moins leurs rôles andersoniens, tandis que Charlie Sheen, grimé en Jacques Dutronc aux cheveux raides et aux Aviator fumées (qui ne sont pas sans rappeler Paul Williams dans Phantome of the Paradise), cabotine mollement son personnage d’homme à femmes. Coppola Jr cherche manifestement à créer une mythologie portative à la manière Wes Anderson en la pastichant (rappelons qu’il en a été le coscénariste et assistant réalisateur), mais il veut la créer en un film, comme on fabrique une pub pour provoquer ex nihilo un effet de culte autour d’un produit. C’est le sens de cette séquence finale présentant un spectacle de marionnettes à l’effigie des protagonistes : Charles Swan n’est effectivement qu’un pantin peu animé. Roman Coppola, par ce long film publicitaire, tente de vendre sa propre légitimé de cinéaste, allant jusqu’à faire la réclame, en fin de générique, pour la winery de son père. N’ayant rien à dire sur le chagrin suivant une rupture amoureuse, il retourne la peau de la psychologie pour n’en laisser voir que certains gimmicks visuels en imitation cuir, sur lesquels le regard glisse. Ne résonne, en bout de course, que le nom de Charles Swan(n), dont on se demande par quel snobisme il s’est retrouvé à telle enseigne.

par Louis Séguin
samedi 27 juillet 2013

Dans la tête de Charles Swan III Roman Coppola

États-Unis ,  2013

Avec : Charlie Sheen (Charles Swan III) ; Jason Schwartzman (Kirby Star) ; Patricia Arquette (Izzy) ; Katheryn Winnick (Ivana) ; Bill Murray (Saul) ; Mary Elizabeth Winstead (Kate) ; Aubrey Plaza (Marnie) ; Richard Edson (Sanchez).

Durée : 1h 26 min.

Sortie : 24 juillet 2013.

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