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Straub à Buti

Là haut, la vision

Buti, 16 septembre 2009. Unique représentation de la dernière mise en scène théâtrale de Jean-Marie Straub. Le titre est O somma luce, soit les premiers mots du fragment retenu de La Divine Comédie. Contrairement aux années précédentes, Straub n’a pas choisi ses acteurs parmi les gens de Buti ou des environs. L’invitation indique que le texte sera dit pas Giorgio Passerone, professeur de littérature italienne à Lille-III, traducteur de Mille Plateaux, l’un des rares qui, parmi ses anciens élèves, a su, à mille lieux de l’habituelle paraphrase universitaire, déplacer la puissance géographique de la pensée de Deleuze vers des régions nouvelles : la ville de Gênes, l’œuvre de Pasolini, l’écriture de Dante. Après avoir porté sur scène les textes des grands écrivains communistes de l’Italie d’après-guerre, Vittorini et Pavese, Straub accomplit le « saut du tigre dans le passé », selon l’expression de Walter Benjamin qu’il a souvent citée.

Un jour, à l’hôpital, Straub demande qu’on lui apporte le texte de La Divine Comédie. Après avoir longtemps douté d’y trouver un passage qu’il puisse travailler pour la scène, il choisit un fragment du Chant XXXIII du « Paradis », les deux derniers tiers, soit les vingt-six derniers tercets du poème. Dante décrit sa rencontre avec le divin. Les quatre derniers vers :

« Ici la haute fantaisie perdit sa puissance ;
mais déjà il tournait mon désir et vouloir,
tout comme roue également poussée,

l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles. »

« A l’alta fantasia qui mancò possa ;
ma già volgeva il mio disio e ’l velle,
sì come rota ch’igualmente è mossa,

l’amor che move il sole e l’altre stelle. »

D’habitude, à Buti, la représentation théâtrale précède le tournage du film. Elle témoigne de l’aboutissement du travail sur les corps et les voix, avec les comédiens, avant que le film ne fixe les gestes et la parole dans la lumière et la rumeur naturelles. Cette année Straub a inversé l’ordre : les prises ont été faites la semaine précédente, le travail s’achève bien là, ce soir, sur scène.

Fin de la représentation. Passerone salue le public, puis fait signe vers la première loge en bas à gauche de la scène. Apparaît la tête de Straub, son visage marqué, arrondi par six mois d’hôpital. Ce visage montre une émotion désarmée – sans doute celle d’être encore là, dans ce théâtre, d’y avoir porté très haut, encore une fois, le meilleur de la langue italienne. Du français à l’italien, le phrasé et les intonations de Straub ne changent pas. Son mélange de fausse rudesse et de feinte coquetterie non plus : il annonce d’emblée qu’il aimerait bien, si le public est d’accord, que le spectacle fût répété, mais qu’auparavant, il répondra volontiers aux éventuelles questions. La première, simple et courte, ne tarde pas : « Pourquoi Dante ? » Straub répond sans répondre que la réponse est dans la question. Sauter à Dante, c’est plonger vers l’origine de la langue de Cesare Pavese et Elio Vittorini : le toscan, que Dante fait entrer en littérature, qui deviendra l’italien. Cette origine n’est pas lointaine, elle est contemporaine à qui cherche la pleine résonance d’une langue. Il n’y a pas d’histoire de l’art ou de la littérature, au sens d’une chronologie qui mesurerait la distance entre les œuvres et les styles – leçon de Benjamin, d’Anna Magdalena Bach, d’Othon. Et ce qui requiert Straub dans les derniers tercets de La Divine Comédie est au plus près de la question qui n’a cessé de le ramener aux Dialogues avec Leuco : celle du divin, de son absence et de sa présence, de son étrangeté aux mortels et de leur éprouvante passion de communication. Pavese faisait dire aux dieux et aux mortels les motifs et les modes de leurs différents, de leurs désirs, de leurs nostalgies. Dante, au terme de son poème, cherche les mots pour dire l’expérience de la « suprême lueur ». Dans le plus haut cercle cherche à s’écrire une expérience mystique : où sont accordées l’absolue clarté de l’image et son effacement, le regard fixe et l’aveuglement. Où le visible se dissout en vision - Straub mystique ? Oui, au sens où tout artiste sérieux, qu’il la cherche ou non, se découvre un jour hanté par une nostalgie érotique de l’extase.

Dans une rue qui descend vers la place principale de Buti, une plaque posée sur la façade d’une maison indique qu’y a habité le premier commentateur de La Divine Comédie.

A peine sorti de l’hôpital, au printemps dernier, Straub a réalisé un film avec une caméra numérique. Straub passant au pixel, il n’y a que les straubiens pour s’en étonner outre mesure. Lui ne fait que démontrer qu’il a toujours été moins puriste que ses commentateurs. Il ne fait que répéter, dix ans plus tard, la décision d’un de ses plus proches admirateurs et amis, Jean-Claude Rousseau. Cette année un autre cinéaste supposé insensible aux appels du numérique y a cédé, pour découvrir de nouvelles possibilités de travail : James Benning. Keja Ho Kramer a fait le saut inverse : après dix ans de pratique de la DV, elle a tourné cet été à Rome son premier long-métrage en 35mm, Killer of Beauty. Dans le foyer du théâtre de Buti, Renato Berta a les traits tirés mais l’œil joyeux. Il vient d’achever les prises du film O somma luce, aux alentours de Buti. Si quelqu’un a des choses à dire sur les aventures de Straub au pays du pixel, c’est lui, le chef opérateur. Mais plus tard, à Paris. Autant que de lumière, il faudra parler de cadre : passer du 4/3 au 16/9, là réside sans doute le changement le plus décisif pour Straub. Il aurait pu continuer à filmer en 4/3, comme Rousseau. Désirait-il un tel changement de vision ? Lui nous dira peut-être que ça ne change rien, que le format n’est pas important, que ce qui importe, précisément, c’est la vision. Et la voix. Ce que voient les corps parlants, là où ils conduisent notre regard et notre écoute, au-delà d’eux-mêmes.

Rendez-vous était pris avec Jean-Claude Rousseau, en fin d’après-midi, à la terrasse de l’un des trois cafés de la place principale de Buti. Il arrive au volant de sa voiture de location, en compagnie de Loukianos Moshonas, jeune cinéaste accueilli par Independencia il y a quelques jours au CENTQUATRE et futur résident du Fresnoy, où Straub continue à porter la bonne parole. Bientôt nous rejoignent, parmi d’autres fidèles : Hans Hurch et Astrid Ofner, de Vienne, Roberto Turigliatto et Enrico Ghezzi, de Rome. Les membres de l’Internationale Straubienne, comme disait Daney, se mêlent à ceux de la section locale - hommes et femmes du coin qui ont un jour travaillé à un film de Straub, acteurs ou assistants –, et aux autres habitants de Buti qui, comme chaque année, côtoient la réunion, assistent aux préparatifs de la communion sans y prendre part. Ce qui frappe le nouveau venu, c’est l’amitié sans manière, les marques d’affection qui s’échangent, comme si la joie d’être là, pour un jour ou deux, de partager cet autre moment d’une camaraderie au long cours, s’imposaient d’elle-même, par le prosaïsme du lieu, sa beauté sans fard ni publicité. Il n’y aura pas de messe. Aucune solennité, aucun signe du snobisme, du recueillement visqueux qui rendait infréquentables les dernières cérémonies straubiennes à la Cinémathèque française. Cette impression immédiate ne sera pas démentie plus tard, dans le petit théâtre à l’italienne de Buti, quand Straub prendra la parole depuis sa loge, montera sur scène pour un bref salut, appuyé sur la canne qui le soutient depuis son accident de l’hiver dernier. Lui aussi a laissé ses grands chevaux à l’écurie – la petite monnaie de l’entre-soi parisien n’a pas cours ici. On comprend ce qu’a été Buti pendant toutes ces années pour Straub et Huillet : un havre de travail loin des poses culturelles et des rhétoriques de la résistance.

Rideau rouge fermé, la musique de Varèse fait entendre ses dissonances. Musique de l’Enfer et du « Purgatoire ». Le rideau s’ouvre sur la scène où l’acteur va dire sa vision du Paradis. Décor monochrome, lumière diffuse, sans effet de clair-obscur. Giorgio Passerone est assis sur un cube, au centre de la scène. Il fait alterner trois modes de présentation des vers de Dante : les yeux baissés, lisant les feuilles qu’il tient d’une main, le bras posé sur son genou, la voix, pourtant puissante, retombe dans l’orbite du corps ; les yeux levés, les feuilles toujours à la main, la voix se redresse, se porte plus loin ; il pose les feuilles par terre, appuie ses mains sur ses genoux, dégage sa voix de son corps et la propulse dans l’espace. Le choix de Giorgio Passerone pour dire Dante est magnifique : son allure arrondie, terrienne, joyeuse, l’éclair malicieux dans ses yeux, en somme la nuance d’humour qui colore ses poses, ses gestes, ses mots, équilibre la solennité de la diction, inscrit sa performance dans la longue tradition populaire de la Lectura Dantis. D’illustres voix ont précédé la sienne. Celle de Boccace qui, dès la parution de La Comédie – l’adjectif « divine » sera ajouté trois siècles plus tard -, l’admire et la commente. Il occupe à Florence la chaire créée pour l’explication de Dante, fait la lecture publique de La Comédie dans l’église San Stefano di Badia, jusqu’à sa mort. Six siècles plus tard, le 31 août 1981, Carmelo Bene lit le poème de Dante au sommet de la Torre degli Asinelli, à Bologne, devant cent mille personnes, en hommage aux morts et aux blessés de l’attentat commis l’année précédente dans la gare. Bene n’a cessé de défaire le spectacle théâtral pour ne garder, à la fin, que la voix. Jean-Paul Manganaro dit à propos de Bene : « De Maäkovski à Dante, le travail sur la phone est ce qu’il a toujours préoccupé. Quand il disait en public La Divine Comédie, il réinventait l’écriture sur scène, comme si Dante la lui avait dictée directement, c’était bouleversant. » Et ailleurs : « la voix, la puissance vocale de Bene, est cette puissance de voir dans le noir. » Les films tournés à Buti par Straub et Huillet ont travaillé à faire passer dans l’image de cinéma la voix comme foyer de l’acte théâtral. Quelque chose de cette puissance, de ce désir d’une lueur dans les ténèbres, a touché les spectateurs du théâtre de Buti. Il revient à Straub de dire en quel hommage cet acte aura eu lieu.

« Si ça ne vous ennuie pas trop, j’aimerais bien qu’on le fasse une seconde fois. » Passerone redit Dante, et les vers, clarifiés par la reconnaissance lors de cette seconde écoute, sont devenus la lumière qu’ils essaient de dire. On se rappelle les mots de Cézanne, répétés dans Une Visite au Louvre – répéter, faire entendre la variation, donc l’unicité, geste le plus simple de la pédagogie straubienne.

Buti, place du village. De la terrasse de café où l’on s’égaye en attendant l’heure de la représentation, Rousseau désigne un câble tendu de l’autre côté de la place : le câble qui, dans le dernier plan de Ces rencontres avec eux, sépare le monde des dieux, en-haut, au sommet des Monti Pisani, du nôtre en-bas, dans le ruisseau. Osant un élan fétichiste, je lui demande de m’accompagner pour une photo souvenir. Nous cherchons un cadre qui ressemblerait un peu à celui du film. Rousseau remarque que l’imposante maçonnerie qui fait socle à l’olivier, récemment planté par les services municipaux, empêche de se tenir là où Straub avait posé sa caméra. Le panneau quadrilingue, à droite, signale une progression de l’urbanisme touristique, sans doute trop lente pour qu’il soit sérieux de s’en inquiéter. Le Buti des mortels peut bien changer, les plans de Straub, comme ceux de Rousseau ou de Benning, éternisent tout en les effaçant les paysages qui les ont suscités.

par Cyril Neyrat
samedi 25 septembre 2010

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