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True Grit  de Ethan & Joel Coen

préface au livre de mattie

7.0

1984, Blood Simple. Les Coen démarrent leur carrière avec un titre explicite : fini le cinéma à mettre entre toutes les mains, l’aventure pour la famille, l’ère de la violence absurde et du nihilisme pince-sans-rire peut commencer. Contre le modèle spielbergien, les deux frères inventent un cinéma où il s’agit avant tout de jouer aux adultes. Héros minables, histoires grotesques et audaces de mise en scène, le duo multiplie les marques de distance et d’ironie. C’est la signature des Coen, leur petit plus, la preuve d’intelligence qu’il fallait pour que nous soyons sûrs d’être entre de bonnes mains. Naturellement, les années 1990 sont leur heure de gloire. Tantôt joyeuse et tantôt grave, la leçon de misanthropie s’adapte à chaque fois à l’époque. Toujours un peu en avance sur leurs personnages, les films des frères Coen arrivent à point nommé - jusqu’à No Country for Old Men (2008), consécration publique et critique d’un style qui a fait de la parade son art poétique. Et puis, soudain, la machine se dérègle. Les frères prodiges enchaînent deux films visiblement démodés : l’un (Burn After Reading, 2008) trop léger et un peu attendu, l’autre (A Serious Man, 2010) trop singulier mais vraiment entêtant. True Grit s’ouvre comme ce dernier par une introduction détonante dans l’économie du film, que l’on peut prendre aussi bien comme une fausse piste que comme un avertissement. Faisons, pour le plaisir du jeu, la seconde hypothèse, et attardons nous sur ces premiers moments, en se laissant la liberté d’aller plus loin.

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C’est d’abord un titre, une idée de producteurs : monter une nouvelle fois True Grit. Le challenge est double, puisqu’il s’agit à la fois de faire un remake du célèbre film d’Henry Hathaway (Cent dollars pour un shérif, 1969) et d’adapter un best-seller de la littérature américaine. Publié en 1968, le roman de Charles Portis avait aussitôt connu un succès inattendu avant de devenir, outre-Atlantique, une lecture obligée pour les enfants qui rêvent d’aventures dans le Grand Ouest. Le modèle est donc double, si ce n’est triple, puisqu’en 1975 Universal produit Rooster Cogburn, une suite des aventures du Marshall où Katharine Hepburn donne la réplique à un John Wayne franchement vieillissant. Pour être à la hauteur de ses aînés, la version actualisée du classique devra donc avant toute chose réunir un générique de poids lourds. True Grit 2010 sera d’abord une affaire de casting. Curieux choix, cependant, que celui des Coen, que l’on n’attendait pas dans le rôle des artisans hollywoodiens sans prétention artistique. Plus évidente, la distribution est guidée par un souci de mimétisme et un goût de la private joke. Jeff Bridges, fraîchement oscarisé, reprend le rôle qui a valu à John Wayne son unique statuette (et change de côté le bandeau pour l’occasion), Barry Pepper endosse le costume de Ned Pepper et Matt Damon remplace son sosie, mais se maquille pour ne pas trop lui ressembler. Les Coen jouent aussi avec leur propre filmographie. Naguère homme traqué dans No Country..., Josh Brolin incarne ici l’assassin en fuite, et The Dude - comme on l’appelait dans The Big Lebowski - marche dans les pas du Duke. Remake oblige, jamais le cinéma des Coen n’aura été simultanément aussi crypté et balisé, référencé et premier degré.

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En exergue, une citation des Proverbes (28,1) : « Le méchant prend la fuite sans qu’on le poursuive ». En omettant la second partie du proverbe – « Le juste a de l’assurance comme un jeune lion » –, la phrase prend soudain valeur de résumé. Ce que raconte ensuite en voix off l’héroïne du film n’est rien d’autre que l’explicitation du proverbe biblique. Les circonstances de la mort de son père et la fuite de son assassin Tom Chaney, qui occupaient le premier quart d’heure de la version d’Hathaway, sont ici expédiées en quelques secondes. Des multiples citations de la Bible présentes dans le livre de Charles Portis – fils de théologien et petit-fils de pasteur –, les frères Coen choisissent de n’en retenir que quelques unes. La nuit, au milieu des cercueils, Mattie dit se sentir “comme Ezéchiel dans la vallée des os séchés”. Plus tard, au matin de sa grande aventure, elle s’imaginera “chevaucher dans la vallée de l’ombre de la mort”, allusion au Cantique de David (Psaumes, 23). Dans un dernier râle, Moon donne quant à lui rendez-vous à son frère « dans les rues de la Gloire » – un recueil de nouvelles écrites par Ethan Coen parut en 1998 sous le titre original Gates of Eden (Les Portes du Paradis). Les références à l’Ancien Testament égrènent ainsi une série de noms de lieux qui sont aussi ceux de la fable et du conte pour enfants. Dernière occurrence biblique, liée aussi à l’enfance, le thème principal de la bande-son, tout droit venu de La Nuit du Chasseur : « Leaning on everlasting arms ». Le titre de la chanson renvoie au Deutéronome (33, 27), livre dont les Coen citaient le commentaire par Rachi en ouverture de A Serious Man. Depuis deux films, leur cinéma semble fonctionner comme une glose. L’ensemble des mésaventures de Larry Gopnik pouvait être interprété comme un commentaire de la citation liminaire et True Grit constitue également, à sa manière, une glose du film et du roman éponymes.

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Et puis il y a un plan. D’abord une lueur, dont un travelling avant nous rapproche lentement. Rien n’indique encore la devanture d’un saloon dont les feux éclairent la nuit. Au pied des marches apparaît brusquement un cadavre, sur lequel tombe une mince pellicule de neige numérisée. Ce n’est pas le lourd manteau neigeux recouvrant les plaines de Fargo, mais les flocons artificiels qui tombaient déjà sur le prologue yiddish de A Serious Man. « Par quel secret accord des contraires la neige était-elle ici encore le meilleur symbole de la nuit ? » se demandait André Bazin devant La Symphonie pastorale de Jean Delannoy. Paradoxale, la neige de True Grit l’est tout autant : à la fois dramatique et enveloppante, douce et glaçante. C’est aussi l’ambiguïté du thème de La Nuit du chasseur, dont les premières notes commencent alors à se faire entendre. Qui se souvient du film de Laughton sait en effet que la chanson y signalait la présence du pasteur assassin. Sifflant l’air chaque fois qu’il se rapprochait des enfants en fuite, le personnage de Mitchum transformait la mélodie en menace. True Grit est un conte d’hiver peuplé de peurs enfantines dont l’héroïne vieillissante, qui intervient off pour l’ouverture et le final, serait la narratrice.

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Fondu en neige. Échappé du plan précédent, un cavalier au galop s’éloigne dans le crépuscule du matin. L’aventure peut désormais commencer, Steven Spielberg en est le producteur. Encore une fois tout est dans le titre. True Grit, le vrai courage : les Coen inversent le mouvement imprimé par No Country for Old Men et retournent au western pour y trouver des héros valeureux. Évidemment, l’ironie n’est jamais loin, mais elle partage l’héroïsme au lieu de le contraindre, car c’est la jeune Mattie Ross qui donnera au Marshall chevronné et au Ranger endurci une leçon de bravoure. C’était la grande morale qui animait les production Spielberg, de E.T. jusqu’à Hook en passant par Les Goonies (Richard Donner, 1985). Un enfant savant et bavard en guise de héros, des méchants benêts et couards dirigés par un cerveau redoutable, des péripéties rocambolesques : True Grit ressemble à bien des égards à un film d’aventures des années quatre-vingt. Le goût des Coen pour les trognes en tous genre trouve sa pleine expression dans les visages patibulaires des bandits et des chasseurs de prime, les acteurs s’amusant manifestement à jouer avec leur mâchoire. Mattie ne semble d’ailleurs rencontrer dans son périple que des créatures animales : Rooster et La Boeuf d’abord, qui portent des noms de bêtes de ferme, mais aussi un trappeur affublé d’une peau de grizzly, sans compter Little Blackie, son cheval, et les serpents à sonnettes dans le puits où elle tombe. True Grit renoue avec le bestiaire du conte, à la façon d’Indiana Jones et le Temple Maudit (1984) et des grands films pour enfants de la décennie. En même temps que du film d’Hathaway (1969) et de La Nuit du Chasseur (1955), les Coen se souviennent du cinéma hollywoodien familial dont leur filmographie avait d’abord été l’antithèse.

The End

True Grit est loin d’être un western crépusculaire, et le seul coucher de soleil auquel on assistera marquera moins le terme de la légende que l’origine d’une remémoration. Les héros ne sont pas démodés ou consacrés par l’avènement d’une nouvelle ère, qui serait celle de la loi. C’est au début de leur aventure, au contraire, qu’ils n’ont de cesse de s’en référer, Mattie rappelant régulièrement au Marshall les termes de leur contrat tandis que le Texas Ranger discoure sur la distinction entre malum prohibitum et malum in se. Dans la course contre la montre qui s’engage dans la superbe séquence du retour vers la ville, le vieil homme et la jeune fille n’impriment ni la loi ni la légende : ils vivent une équipée qu’eux seuls ne pourront oublier. Ils donnent naissance à une mémoire non pas collective mais personnelle. La chevauchée nocturne restera pour Mattie Ross un souvenir qu’elle ne pourra jamais partager, le vieux Marshall étant mort avant qu’elle ne vienne le voir pendant la tournée du Wild West Show. Des images de cette nuit vécue dans un état de délire, l’adulte ne pourra plus départager la part de la mémoire de celle du rêve. La séquence s’achève sur un plan semblable à celui qui ouvrait le film : au fond de la nuit se découvrent des feux indistincts dont la caméra nous approche peu à peu, puis fait subitement disparaître dans un fondu au noir. Point de départ et terminus de la réminiscence de la femme devenue âgée, cet éclat isolé n’est pas celui de la gloire ni de la grâce divine, mais celui d’un simple rêve dont elle se souvient mal. C’est peut-être, pour qui écoute son histoire, celui de la lampe de chevet à la lueur de laquelle l’on vivait de grandes aventures, avant de refermer son livre et d’éteindre la lumière.

par Arthur Mas, Martial Pisani
mardi 15 mars 2011

True Grit Ethan & Joel Coen

États-Unis ,  2011

Avec : Jeff Bridges (Rooster Cogburn) ; Matt Damon (LaBoeuf) ; Josh Brolin (Tom Chaney) ; Barry Pepper (’Lucky’ Ned Pepper) ; Hailee Steinfeld (Mattie Ross) ; Bruce Green (Harold Parmalee).

Durée : 1h50.
Sortie : 23 février 2011.

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