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Les Salauds  de  Claire Denis

Angle mort

6.9

Les personnages des Salauds sont secrets, mais aussi directs, pas tant dans leurs paroles, dont la rareté recèle tous les non-dits d’une sombre histoire d’inceste, de viol et de prostitution, mais dans leurs gestes. Marco (Vincent Lindon) renonce à son métier de marin pour revenir sur la terre ferme régler ce qui constitue une « affaire de famille » : le viol de sa nièce et la mort de son beau-frère, dans laquelle se retrouvent impliqués un homme d’affaires (Michel Subor) et sa femme (Chiara Mastroianni), celle-ci devenant l’amante de Marco.

Aussi alambiqué que le scénario paraisse quand on considère la distribution des scènes dans la chronologie du film, Les Salauds va très vite et traverse chaque péripétie à très grande vitesse. La structure du film refuse de se laisser imposer son rythme par les événements : on revoit les scènes plusieurs fois, peut-être pas parce qu’on aurait mal vu, mais parce qu’aller vite permet aussi paradoxalement de prendre le temps de regarder. C’est aussi en ce sens que le film résiste beaucoup, tant à l’analyse des enjeux dramatiques et psychologiques qu’à l’atmosphère de décadence que pourrait laisser planer le cours des événements. Il met en place des points de fuite permanents, matérialisés par quelques motifs récurrents : Marco filant à toute vitesse dans sa voiture de sport, mutique, l’homme d’affaires surveillant sans cesse sa femme, son fils et Marco.

La palette de Denis s’organise en mise en scène d’une série d’opérations, qui vont de la main à l’œil, du regard au geste. C’est regarder et cogner (Marco face à ceux qui entravent l’avancée de son enquête), voir ou frapper, parfois les deux, et c’est souvent espionner avant de tirer, filer avant de punir (les sbires de l’affairiste face à Marco). Le scénario rappelle un canevas de "série noire", mais dont on explorerait toutes les potentialités et ramifications plutôt que d’en suivre le déroulement logique. Chaque fragment de récit ne se présente moins comme la pièce d’un puzzle ou d’un mystère, que comme un redoublement de la fiction elle-même. Loin d’expliquer les gestes, les motivations ou les coups, il en déploie les implications possibles, les suites fictives qui inventeraient elles-mêmes des prolongements au récit des péripéties strictement nécessaires à l’avancée de l’histoire.

Si Les Salauds est un film dur, et même parfois un film de durs, c’est d’abord parce qu’il ne recule devant aucune scène. Ce n’est pas que Claire Denis assimile courage et virilité, ou qu’elle-même montre qu’elle est prête à filmer jusqu’à l’insoutenable. Juger obscène telle scène de violence sexuelle montrée par le prisme d’un enregistrement vidéo est peut-être, dans ce cadre, un contre-sens. Le film se clôt par une prise de distance et non une approbation de l’inceste ou du viol. Ne jamais reculer, ce n’est pas non plus, dans Les Salauds, refuser de prendre du recul, mais aller tout droit par monts et par vaux, oser visiter chaque recoin, et surtout les recoins. Il s’agit plutôt de ne pas considérer les obstacles comme définitifs, ce dont témoigne finalement le fait que le récit soit aisément compréhensible.

D’une part, Les Salauds est un objet fermé ; d’autre part, ce n’est pas un film complètement recroquevillé sur lui-même. La description fine des gestes et des regards des personnages, d’où ils partent et vers où ils vont (tel coup de poing, telle saisie du bras de son amante par Marco, tel regard soupçonneux de l’homme d’affaires à ce dernier), permet aussi de raconter l’histoire d’individus qui ont pour souci principal de reprendre le récit en main, d’y imposer leur point de vue, y compris physiquement. Il s’agit d’avoir le contrôle des événements et donc des personnes qui en sont les acteurs. Le vertige permanent que le film entretient est alors déstabilisant, mais la dureté des reprises en main a un double effet. On est désorienté par ce qui devait nous guider, parfois de force, dans un labyrinthe qu’on finit par trop bien connaître, mais qu’on nous aura fait découvrir dans la violence.

Il y a à l’œuvre chez Claire Denis un souci de maîtrise partagé par la majorité des protagonistes, mais il en découle une autre préoccupation, celle de la transmission d’un récit. Denis ne complique pas l’intrigue pour qu’elle soit incompréhensible, et ce n’est pas sur ce terrain-là (brouiller les pistes, en livrer de fausses) que la perturbation de la chronologie agit. Les personnages non plus ne cherchent pas à flouer les autres, chacun joue cartes sur table pour peu qu’on lui demande de le faire. Il y a bien des non-dits mais pas de tromperie. Marco, son amante et ceux qui sont responsables de la mort de son beau-frère et du viol de sa nièce, ne mentent pas. Ils transmettent eux aussi, laborieusement parfois, en ne faisant que distiller les indices, faisant passer d’une main à l’autre une lettre de première importance sans forcément demander à ce qu’on l’ouvre, le récit qu’ils constituent de toutes pièces, au fur et à mesure des avancées de chacun.

Ce ne sont pas tant les points de vue qui sont éclatés que les manières de raconter. Lors d’un face-à-face sobrement filmé en champ-contrechamp entre Marco et un marin, qui lui explique qu’il serait temps qu’il fasse son retour sur les bateaux, par un simple regard menaçant, par un bref coup d’œil jeté sur le dos de Marco par son amante, par les coups assénés par les hommes de main de l’affairiste joué par Subor, par des objets donnés et repris d’une même main. Dans Les Salauds, personne ne veut vraiment lâcher son bout de récit et la manière qu’il a de le transmettre. Si une part de mystère demeure en fin de partie, on ne peut pas dire que c’est faute d’avoir déplié et imaginé toutes les solutions possibles : l’énergie aveugle de la "série noire" le dispute alors à un certain didactisme, dans un film où l’on aura avancé à coups d’indices, de preuves et de constats empiriques.

par Aleksander Jousselin
samedi 24 août 2013

Les Salauds Claire Denis

France ,  2013

Avec : Vincent Lindon (Marco) ; Chiara Mastroianni (Raphaëlle) ; Julie Bataille (Sandra) ; Michel Subor (Edouard Laporte) ; Lola Creton (Justine) ; Alex Descas (Le docteur Bethanie) ; Grégoire Colin (Xavier).

Durée : 1h40.

Sortie : 7 août 2013.

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