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Les Flingueuses  de  Paul Feig

La fille et l’autre

6.1

Dans sa série Freaks and Geeks (2000), comme dans son avant-dernier film Mes meilleures amies (2011), tous deux produits par Judd Apatow, Paul Feig mettait en scène des ensembles opposés selon une logique montrant finalement deux versants d’une même humanité, non conforme aux normes de son temps. C’est « freaks » et « geeks », « amie cool » et « amie ringarde ». Même si la toile de fond qu’ils constituent ne joue pas le rôle de simple décorum, ensembles, groupes et personnages gravitant autour de ces tandems finissent pris dans une seule logique : ils rejoignent l’un ou l’autre, ou passent de l’un à l’autre. Les productions Apatow mises en scène par Feig finissaient par faire du duel et du duo une même figure, l’une n’étant que la mutation de l’autre, et inversement. Dans chaque cas, l’attitude est conquérante, presque guerrière, qu’il faille se défendre contre le monde (Kristen Wiig dans Mes meilleures amies) ou qu’il s’agisse d’en annexer des pans (les geeks de Freaks and Geeks). Dans Les flingueuses, le glissement se fait moins verbeux, plus physique.

Sarah (Sandra Bullock), agente du FBI, est obligée par sa hiérarchie à coopérer avec Shannon (Melissa McCarthy), officière de police de Boston, pour une enquête sur un trafic de drogue, sans quoi elle n’obtiendra pas la promotion qu’elle attend. Les méthodes des deux femmes sont fondamentalement opposées et si Shannon accepte de travailler avec Sarah, cette dernière considère sa façon de travailler supérieure à celle de sa collègue. Le comique du film, d’abord assis sur l’opposition des héroïnes, qui même physiquement sont aux antipodes, se développe ensuite dans les séquences qui les réunissent et où elles délimitent, par les palettes complémentaires et simultanément opposées de leurs gestes, un territoire commun.

Le film se concentre moins sur les effets que la rencontre des deux policières va produire que sur les conditions de celle-ci. Si le comique qui ressort du travail commun consécutif à la rencontre est plus affaire de rails scénaristiques communs à la majorité des comédies policières, c’est aussi le fossé entre les méthodes des deux policières que creuse Feig et qui produit un effet moins attendu. L’opposition classique et répétée entre le flic imbécile et son collègue guère plus malin, mais avec une femme à reconquérir (Very Bad Cops), ou la coopération entre le policier venu d’ailleurs et aux méthodes exotiques et l’officier sans histoires et sans style (Rush Hour), sont ici resservies dans une variante féminine. Pourtant, Feig situe l’intérêt de sa mise en scène non plus dans la réconciliation obligée de personnages opposés mais dans la mise en avant de leurs divergences, y compris dans le travail collectif.

Ce qui compte, d’abord, c’est la manière dont Sarah et Shannon savent s’orienter sur un territoire ; comment elles intègrent la cartographie d’un lieu, dans quelle parcelle de leur corps elles ont placé le plan qui leur permet de se déplacer. Le personnage de Sarah est pris dans une modernité sans cesse rejouée par le geste qui fait de la main le moyen de la vision, dans un film duquel la technologie policière est pourtant quasi-absente. Sarah montre toujours avant de voir, désigne avant même de découvrir. C’est plutôt que la découverte et le partage de celle-ci sont fondus en un seul geste, parfois ferme, mais souvent long et mis en scène, comme la touche d’un peintre. Si Sarah est la figure qui incarne le FBI du XXIe siècle, ce n’est déjà pas parce qu’elle se calque sur l’idée qu’on s’en fait, mais parce qu’elle revisite l’idée de ce qu’est une agente moderne. Quand elle montre lors d’une opération où les armes et la drogue étaient cachées, on découvre un endroit que personne – surtout pas les hommes qui ne sont même pas capables d’attendre qu’elle ait fait le signe de donner l’assaut pour le faire – n’aurait jamais regardé, ni elle, ni ses collègues, ni la caméra. Sarah montre d’abord un coffre qui sert de planque pour les armes, situé derrière elle et auquel elle n’a jamais jeté un coup d’oeil ; puis, elle pointe du doigt le dessous de la table basse des trafiquants, sous laquelle se trouve la drogue, ménageant ainsi un effet de surprise dont on ne sait pas s’il est volontaire ou non, mais qui relève de la même intuition que sa méthode.

Shannon, la collègue brutale et obèse de Sarah, est au contraire quelqu’un qui n’a pas la carte du lieu intégrée à sa main, visible et presque transparente, mais une policière qui connaît son territoire par cœur. C’est ainsi qu’elle rattrape le client de prostituées malgré ses méthodes peu académiques : parce qu’elle sait où il va et qu’il est incapable d’aller ailleurs que ce que l’espace lui indique, fût-il fait de terrains vagues et de squares abandonnés. Elle n’a pas besoin de ses yeux, que Sarah cache avec des lunettes de soleil comme pour montrer que c’est ailleurs que ça se passe, mais pas besoin de ses mains non plus. Lors d’une scène où, mal garée, elle s’extirpe du parking en traversant un océan de voitures par la vitre ouverte de chacun de véhicules, elle a la lourdeur imposée par son physique et la grâce d’une sirène aveugle qui sait déjà où elle sera un plan plus tard. Le montage n’a pas de prise sur ses déplacements, elle se meut contre vents et marées, toujours libre.

Les flingueuses donne à voir une certaine manière d’être femme. Les deux protagonistes se pensent comme autres, différentes et uniques non pas par rapport aux hommes, bien qu’elles construisent l’avancée de leur enquête sur une opposition aux préjugés masculins misogynes, mais l’une vis-à-vis de l’autre. Leur manière d’être autres est située dans la façon qu’elles ont de faire front commun malgré leurs différences. C’est pourquoi la marche commune de Sarah et Shannon est boiteuse, l’une touchant sans cesse un point qui ne figure pas sur la carte mentale de l’autre, celle-ci étant déjà sur les lieux que Sarah ne pourrait jamais montrer du doigt. Les contretemps permanents que connaissent les scènes où elles coopèrent sont un bon remède à tant de films qui ont connu une démarche similaire avant de lui préférer les raids gratuits où l’on fonce tout droit en dévastant tout sur son passage, comme si les villes n’avaient pas de rues ni de carrefours, qu’on ne pouvait y croiser personne, et surtout pas deux femmes qui n’attendaient qu’une rencontre pour dire qu’il n’y a à effacer ni son histoire ni ses traces pour s’y retrouver.

par Aleksander Jousselin
mercredi 18 septembre 2013

Les Flingueuses Paul Feig

États-Unis ,  2013

Avec : Sandra Bullock (Ashburn) ; Melissa McCarthy (Mullins) ; Demian Bichir (Hale) ; Marlon Wayans (Levy) ; Thomas F. Wilson (Capitaine Woods).

Durée : 1h57.

Sortie : 21 août 2013.

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