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Michael Kohlhaas  de  Arnauld des Pallières

8 notes matérialistes (sur l’auto-portrait d’un cinéaste chevalier)

7.3

#1
Dès la première image, Michael Kohlhaas évoque Les Chants de Mandrin de Rabat Ameur-Zeïmech. La suite le confirme. La présence de Jacques Nolot, Marquis chez RAZ, avocat chez des Pallières, n’est qu’un lien, le plus évident, parmi tout un tas de correspondances.

#2
D’un côté, l’action des Chants a lieu dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. De l’autre, le roman que des Pallières adapte, écrit par Heinrich von Kleist en 1810, est l’une des nombreuses réactions intellectuelles que la fin de l’Ancien Régime a suscitées en Allemagne. Un pied vers avant, l’autre vers après. Les deux films sont, pour ainsi dire, à cheval sur la Révolution.

#3
Avec Les Chants, RAZ perçait un passage entre la France de nos jours et celle qui se préparait à abattre l’Ancien Régime. La démarche de des Pallières est moins évidente. Sans doute plus sombre. Est-elle résignée ?

#3bis
En quoi s’agit-il d’un film actuel ? Question rhétorique. Si des Pallières s’intéresse à ce personnage c’est qu’il s’agit d’un film actuel et personnel. De l’auto-portrait d’un cinéaste français.

#5
Contrairement aux aventures des contrebandiers des RAZ, celles de MK ne racontent pas une histoire de bande. En effet, si les deux s’auto-portraiturent en tant qu’auteurs et cinéastes chevaliers, leur manière de s’imaginer à l’intérieur du monde cinématographique (ou bien de transposer celui-ci dans l’univers chevaleresque) diffère. RAZ se voit comme le chef d’une bande qui essaie d’importer clandestinement son cinéma sur nos écrans. Des Pallière se voit comme un honnête homme qu’un monde injuste pousse à devenir, malgré lui, un hors-la-loi.

#4
Comme toute véritable histoire de cinéma, celle de MK commence avec un héros et un pont. Michael Koolhaas élève des chevaux de selle. Sur le chemin qui mène à la foire se trouve un pont, pour la traversée duquel un baron demande un péage. MK, qui n’a pas d’argent, laisse deux chevaux en gage, proposant de payer le tonlieu à son retour. Quand il revient chercher ses animaux, ceux-ci sont abîmés et le valet qui devait s’en occuper a été blessé. Commence alors une longue bataille de MK pour obtenir justice. Il tente d’abord la voie légale, mais cela ne marche pas. Il passe alors à la lutte armée, réunit autour de lui une bande, et sa guerre privée tourne rapidement en révolte paysanne.

Le Théologien interprété Denis Lavant (très bon) sait que Kohlhaas est en train de servir des instances révolutionnaires. Mais il ne lui offrirait pas la possibilité de se soumettre à la loi de Dieu s’il ne pensait pas profondément que la démarche de MK n’a rien du mouvement égalitaire, et ne relève que d’un idéal de légalité, en effet non chrétien mais pas non plus subversif.

Le Théologien propose donc à Kohlhaas la loi de Dieu (la loi de l’amour inconditionnel). Ce dernier refuse. Il veut bien pardonner à son adversaire mais « à condition que... »

Au milieu d’une bataille, la fille de MK demande : pourquoi fais-tu la guerre, papa ? C’est pour Maman ? Non. C’est pour les chevaux ? Non. La fillette n’a pas besoin d’insister – le spectateur prononce dans sa tête la question suivante : pourquoi alors ?

Si j’étais cinéaste, en France, aujourd’hui, mes enfants me demanderaient probablement : pourquoi tu te bats ? Et si je n’avais pas d’enfants, j’en imaginerais qui me demanderaient : c’est pour l’argent ? C’est pour la gloire ?

Est-ce que le film répond ? Le texte de von Kleist, probablement, oui. La lutte de MK illustre une position morale au sens kantien : c’est-à-dire désintéressée. Certes, on ne peut réparer un tort que par des objets : de l’argent, des chevaux en bonne santé... Mais la compensation n’est qu’un moyen. La fin est la légalité. D’ailleurs, l’argent sera donné aux pauvres et Kohlhaas ne montera jamais les deux chevaux, il ne montera plus aucun cheval d’ailleurs.

#5bis
Cette question, évidemment, ne concerne que le texte de von Kleist. Mais c’est aussi la question que des Pallières pose à son propre film et par ce biais-là au cinéma français. A quoi bon cette guerre ? Pourquoi l’effort, pourquoi ces équipes, pourquoi ces luttes ? Certes, ce n’est pas pour l’argent. Un film (d’auteur) ne rapporte pas d’argent. Mais ça passe quand même par là. Non ?

#6
Heureux avec son petit commerce. Artisan de produits de qualité. Fier de son travail. Prêt à payer le prix qu’il faut pour continuer à mener honorablement sa profession… La situation de MK au début du film ressemble à celle qui, naguère encore, pouvait être celle d’un cinéaste du cinéma d’auteur français.

La crise actuelle expose sans pitié la contradiction qui caractérise le modèle du cinéma en France – tel qu’on le connaît depuis les années 80. Elle accélère un processus qu’aucune politique ne semble avoir envie de combattre efficacement : la séparation nette entre un cinéma complètement commercial d’un côté et un cinéma complètement subventionné de l’autre.

Des Pallières semble dire : la guerre est de pur prestige. On ne fait pas du cinéma pour obtenir quelque chose… Ce qui serait immoral et donc aussi laid. On le fait parce qu’il faut le faire. Point.

Mais il dit aussi (c’est ça qui rend son personnage vraiment singulier, politiquement radical, actuellement inaudible et qui rend son film un film guide) : il faut pouvoir le faire à l’intérieur d’une véritable économie.

par Eugenio Renzi
jeudi 19 septembre 2013

Michael Kohlhaas Arnauld des Pallières

Allemagne - France ,  2013

Avec : Mads Mikkelsen (Michael Kohlhaas) ; Mélusine Mayance (Lisbeth) ; Delphine Chuillot (Judith) ; David Kross (Prédicant) ; Bruno Ganz (Gouverneur) ; Denis Lavant (Théologien) ; Roxane Duran (Princesse) ; David Bennent (César).

Scénario, d’après l’oeuvre de Heinrich von Kleist : Arnaud des Pallières et Christelle Berthevas.

Durée : 2h 02mn.

Sortie : 14 août 2013.

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