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L’appartement de Laëtitia est plein d’objets : verres, assiettes, cendriers, vetêments, jouets... Dans ce bazar, on aperçoit quand même, punaisées au mur, deux images : un volcan en coupe et un plan de Paris. L’assortiment, on en convient, est curieux. Mais on voit bien pourquoi Laëtitia a accroché un plan de Paris. S’il ne lui est peut-être pas si utile que ça, il résume ce que cette jeune journaliste télé fait pour vivre : traverser la capitale d’un lieu à un autre. Le volcan évoquerait en revanche son ex, Vincent, au tempérament explosif et imprévisible, qui ne vit plus avec elle mais revient frapper à sa porte, armé d’une lettre du juge, pour tenter de reconquérir ses deux filles. On est alors le 6 mai 2012, second tour des élections présidentielles, et Laëtitia est envoyée spéciale aux quartiers généraux des candidats. Nouvelle piste : le plan de Paris et l’image du volcan representent les candidats. Un réseau parisien d’un côté, et une lave rouge prête à tout chambouler de l’autre. Ou alors, inversement, leurs propagandes : la normalité contre la force. Les signes sont plus qu’ambigus, ils sont interchangeables. Les choses auxquelles ils peuvent se référer le sont aussi. Les candidats certes mais aussi le couple formé par Laëtitia et Vincent, non pas opposés mais superposables. Motif repris par la forme en pyramide éclatée de l’affiche, un volcan couve alors sous Paris, sous l’Elysée, sous Laëtitia, sous Vincent, sous les fillettes par la bouche desquelles s’échappent, dès le top-départ, des cris qui sont autant de micro-éruptions annonçant les plus grandes à venir.

Pour son premier long-métrage, Justine Triet fait preuve d’ambition : tout embrasser de ce qui, aujourd’hui, angoisse. De la foule, au bruit, à l’avenir, en passant par la colère, la loi, l’amour, les enfants et les militants UMP. Cette ambition est telle qu’elle n’a d’ailleurs pas d’autre choix que d’en rire, et de laisser Vincent se moquer de l’expression « art totalisant », employée à un moment donné pour désigner un Concerto de Chopin. Assez dicrètement, elle ne s’interdit cependant pas de raccorder quand même sur son héroïne totalisante Laëtitia, un verre de vin à la main, cariatide épuisée du film qu’elle porte sur ses épaules, et son intimité : sur la tête une carte de Paris et sur le pubis, on l’aperçoit au début, un ticket de métro.

On fait volontiers de La Bataille de Solférino le fer de lance du jeune cinéma français, une sorte de cinéma qui débute, mais le fait est que la réalisatrice Justine Triet, l’acteur Vincent Macaigne et le producteur Emmanuel Chaumet atteignent sur ce film une maîtrise de leur terrain de jeu qui est le résultat de la communion des énergies produites par leurs carrières, en ascension depuis au moins trois ans. Solférino est un exploit préparé, vient après un long échauffement, et ne se contente pas de patauger dans l’autoportrait ou la chronique sociale, pour courir se confronter aux limites de la réalisation, du jeu d’acteur, et de la production.

Limites de la réalisation, parce que Triet transcende ce qui s’annonçait dans son moyen-métrage Vilaine fille Mauvais garçon, même si on y décelait déjà une volonté de se frotter à la matière de l’image et une tendance à éprouver physiquement ses acteurs. Limites du jeu d’acteur ensuite : on a beaucoup vu Macaigne depuis Un monde sans femmes, de Guillaume Brac. Son apparition n’est pas celle d’un débutant mais déjà de tout un symbole, du trentenaire parisien fatigué, pressé, anxieux et pauvre : plan large, rue parisienne, pas de soleil, des figurants et derrière les figurants, le pas décidé, Macaigne, des sacs plastique à la main. Plutôt flegmatique dans ses apparitions au cinéma, il libère pour Triet une violence proche de celle de ses mises en scène (théâtre ou cinéma d’ailleurs, cf. Ce qu’il restera de nous). Solférino, c’est enfin pour Emmanuel Chaumet, le producteur, un projet d’une complexité inédite – vrais problèmes d’organisation, d’autorisations, avec ce que cela peut comporter comme risques d’échouer. Dans La fille du 14 juillet, Ecce Films plongeait son actrice Vimala Pons au milieu de quelques militaires nonchalants, piqués au hasard des préparations du défilé. Pour la fille du 6 mai, la volonté de ponctionner au réel un ou deux éléments reste la même, mais on change d’échelle. Huit caméras placées à l’avance autour de la rue de Solférino. Et plusieurs acteurs envoyés dans la foule.

Lors de la fameuse séquence centrale de descente dans la rue de Solférino, acteurs et personnages ne s’enfoncent pas tant dans la cohue que dans un entre-deux du cinéma, suivis par des caméras cachées d’un nouveau genre, qui ne cherchent pas à faire rire, ni à piéger, juste à observer. Macaigne et Dosch s’engueulent au milieu d’une foule qui n’a pas la moindre idée du caractère fictif de la dispute et protège sincèrement Laëtitia de Vincent tandis que ce dernier lance, comme s’il hésitait à explorer cette zone-là du jeu de comédien : « oui c’est ma femme ! oui, pour de vrai ! » Malgré le réel qui entoure ses personnages et menace d’enrayer la fiction au point d’éjecter purement et simplement les acteurs de l’endroit du jeu, Triet s’accroche à son imaginaire.

Si une énorme bouteille de lotion pour bébé trône bien en plein milieu du tout premier plan du film, pour mieux feindre la désinvolture et l’urgence, d’autres plans sont d’une grande précision, et on est loin de ces films pour lesquels le son et le social passent avant le visuel – pendant la dispute finale dans l’appartement, Vincent se reflète dans la vitre noire devant laquelle se tient Laëtitia, comme une sorte de mauvais ange nocturne. Ensuite, si l’on a envie de parler de film d’action ou de film catastrophe devant Solférino, c’est parce qu’il y plane un fumet de spectacle hollywoodien, à travers cette façon de ne pas s’attarder sur ce que le tournage peut avoir d’extraordinaire, pour mieux rester concentré sur l’intime – le défaut de bien des films français étant souvent celui-là, s’étonner d’avoir des moyens et du coup se filmer soi en train de faire un film. Lorsque le silence se fait, dans la seconde qui précède l’annonce des résultats, et qu’un spectaculaire silence aspire soudain comme un trou noir toute la fureur du film, Triet capte un instant historique mais s’en moque : on ne voit que Macaigne/Vincent infiltré au milieu de la foule, et qui s’en moque aussi, continuant de chercher ses filles. Lorsque la foule exulte, on ne voit toujours que lui, et comme Triet amène le spectateur à se désintéresser des conditions extraordinaires du tournage pour garder l’accent sur son personnage. En étant un peu cuistre, on glisserait même qu’on est à Waterloo, et pas loin de Stendhal, plus qu’à Solférino…

Le talent est une question d’imagination. C’est l’art de s’éloigner des foules. En bon film totalisant, Triet évoque aussi cela, la façon dont elle s’extrait des rails du cinéma habituel. Dernière scène de la nuit : Laëtitia traverse le Pont d’Austerlitz aux côtés d’un ami plus âgé qu’elle et de la petite-amie bourrée de celui-ci. La discussion porte sur le quotidien. Sur l’absurdité d’en espérer toujours plus, de s’en figurer un au-delà. « C’est un problème d’imagination », affirme l’ami plus âgé. Le plan suivant lance le dernier acte du film. De retour chez elle, Laëtitia se retrouve confrontée à deux hommes et un chien. Vincent, évidemment, accompagné d’Arthur, une sorte d’avocat et une sorte d’ami. Explose alors une dispute, éprouvante pour le spectateur tant il est palpable que les acteurs, encore une fois, ne se contentent pas d’incarner mais s’immergent dans leur jeu comme ils le faisaient dans la foule, une scène plus tôt. Les personnages se retournent soudain comme des gants : Laëtitia, que l’on croyait à bout de forces, perd tout contrôle ; Vincent, que l’on croyait violent, s’en tient étrangement à une brutalité purement verbale. La dispute part d’un manque d’imagination, et s’en éloigne peu à peu, dans la quête douloureuse d’un terrain d’entente, d’une voie en dehors du chemin tout tracé de la colère.

Petit à petit, une fois évacués les clichés haineux, une fois les personnages revenus de leur avilissement dans la banalité de leurs bassesses, la tension retombe. Victoire : la dispute qui s’estompe devient une date, « La dispute de Solférino » en quelque sorte, dont on se souviendra. On n’échappe qu’aux erreurs dignes d’être remémorées : faire d’une dispute une date, c’est lui laisser une chance d’être la dernière – et, oui, c’est une question d’imagination. Lorsque Virgil, le nouveau petit-ami de Laëtitia, débarque, et se lance dans un monologue d’hyper-honnêteté franchement gênant à l’égard de Vincent (« T’es partout dans cet apparte… Je pense à toi tout le temps… C’est chez toi ici… »), il apparaît, succédant à l’avocat Arthur, comme un nouveau guide vers la transfiguration du quotidien. Bourré, il cherche à tout prix à donner le maximum de poids et de prix à sa conversation avec Vincent qui peu à peu lui répond, et se met à son tour à parler vrai. L’élection de François Hollande est la moindre des faiblesses auxquelles La Bataille de Solférino confronte son spectateur. Et l’amertume qui consiste à abandonner ses personnages dans la lumière blafarde d’un restaurant chinois ouvert toute la nuit n’est rien, comparée à ce que ce restaurant représente : un territoire de calme que le film aura vaillamment tenté de défendre, malgré les assauts du chaos, de l’angoisse et des mauvaises habitudes.

par Camille Brunel
lundi 23 septembre 2013

La Bataille de Solférino Justine Triet

France ,  2013

Avec : Laëtitia (Dosch) ; Virgil (Vernier) ; Vincent (Macaigne) ; Arthur (Harari) et pas mal de militants (PS).

Scénario : JT.

Durée : 1h34min.

Sortie : 18 septembre 2013.

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