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Blue Jasmine  de Woody Allen

Lettres de San Francisco

6.3

San Francisco, 1er octobre 2013.
Chers amis d’Inde,
J’ai arrêté la carte postale. Pour une fois, je vous envoie une vraie lettre (la dernière fois c’était Londres en 2007, suis vraiment désolé). Je ne vous cache pas que je suis content de ce dernier film. Je veux dire... Cate est très bien. Elle carbure à la murge et au xanax, exception faite pour le sexe et les putes, elle fait un très bon Harry. Je pense que Blue Jasmine est mon meilleur depuis Le Rêve de Cassandre. Je suis impitoyable avec la finance et très bon avec les prolos. Contre toute attente, ça ne fait pas un Costa Gravas ! Pour moi c’est un 7.2. Allez le voir et on en reparle.
Vôtre, Woody.

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Châlons-en-Champagne, 3 octobre 2013.
Salut, Woody.
J’ai vu ton film en début de semaine. L’impression très forte qu’il m’a faite s’est un peu envolée, la légèreté l’a emporté : ta volonté de t’en tenir au théâtre à l’ancienne (les reines, les valets...), et puis le jazz, quoi qu’il arrive. Mais tu t’es bien débrouillé. Cette fois la névrose est moins touchante qu’inquiétante. Et puis on s’attendrit devant les riches, devant les machos. Rapport des classes, rapport des sexes, la volonté de mettre les pieds dans le plat des débats de société te va bien. Ma note, proche de la tienne : 6.9.
Bises. Camille.

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Paris, 4 octobre
Mon cher Woody,
Merci pour ta lettre, qui m’attriste un peu car tu n’as pas l’air totalement remis de tes dernières cartes postales. J’ai l’impression que tu as eu le vertige de ta propre superficialité, voire du caractère suspect de toute imagerie. Cette Jasmine qui parle toute seule, tantôt dans le déni et tantôt dans la dépression, c’est un peu toi mais c’est aussi un épouvantail tragique qui tourne en rond sans te laisser prendre cette distance que j’apprécie chez toi. Ton personnage de Match Point finissait hanté, celui-ci est carrément transformé en fantôme. Bref, tu m’intrigues, tu m’inquiètes, je ne sais pas quoi te dire à part de faire attention à toi.
Affectueusement,
Timothée
PS : je te donne un 5.2.

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Paris 4 octobre.
Cher Woody,
Honte à toi, d’avoir fait se déplacer Louis C.K. pour si peu de chose ; il aurait pu être ton relais (je pense qu’il t’adore), et il est aussi mou que ton remake du Tramway... Pardon, je suis un peu violent, mais c’est parce que je sais de quoi tu es capable. Ton Marlon Brando par exemple, Bobby Cannavale, tu en fais un faux violent, il est tout bête et tout gentil. J’en ai parlé avec Timothée, et on pense que tu essayes de racheter la superficialité de tes cartes précédentes, en en faisant un passé de fantasme. Mais si le retour à la réalité, de la tête sur les épaules est incarné par tes pauvres de pacotille (tu es “très bon avec les prolos” ??), il y a de quoi hésiter… À part ça, Cate est parfaite. Enfin… Voici ma note : 5.1.
J’espère que je ne t’ai pas fâché,
Louis

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New York, 4 octobre 2013
Chers Louis, Timothée, Camille
Merci pour ces mots. Je veux dire… Je vous trouve un peu durs… Quand même. Je regrette presque mes célèbres entretiens avec ce journaliste du Monde qui portait un nom de Hobbit… Je veux dire, il était mal sapé, un peu mou, par contre il savait comment on s’écrase devant un cinéaste – pourtant dieu sait si je n’ai pas l’allure d’Orson Welles… Bref, je retiens quand même deux choses. 1, vous avez trouvé Cate plutôt pas mal. 2, San Francisco me réussit mieux que Rome et Paris… Louis, tu trouves que j’ai raté le personnage de Kowalski. D’abord Blue Jasmine n’est pas un « remake » d’A Streetcar Named Desire. Je m’en inspire, certes, mais c’est quand même autre chose… New Orleans dans les 1940 n’est pas San Francisco aujourd’hui… Enfin, je trouve mon Kowalski plutôt drôle justement à cause de son côté macho féminin. Ceci dit, tu serais devant lui tu éviterais de faire le malin… Bon, par ailleurs ça a l’air d’être un sacré succès public. J’attends les autres… Woody.

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Paris, le 04 octobre 2013
Woody,
Marrant que tu dises que tu as « arrêté la carte postale ». Le couple Ginger & Augie se comporte comme des touristes à N.Y.C. et Jasmine devient « touriste » à S.F. Sans l’abandonner totalement, tu échanges la carte postale américaine pour un conte moral qui voit s’affronter directement la classe populaire et l’aristocratie désargentée. Tu crées le décalage entre la belle Jasmine et les autres, et ce dès le monologue inaugural de Jasmine dans l’avion, comme s’il y avait toujours un fou, même seul, pour raconter une histoire. Cette excentrique, alcoolique et dépressive, est-ce un peu toi ? Peut-être, mais contrairement à Jasmine qui refuse de voir s’envoler sa grande vie, tu t’éloignes de la Grande Pomme pour le charme discret de la côte ouest et la douce San Francisco. Depuis longtemps, la Celebrity ne te fait plus rêver. Les vacances te vont bien. Ma note est plus haute que la tienne : 7.3.
Amicalement,
T.F.

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Châlons-en-Champagne, 5 octobre
Dis, Woody, je n’ai jamais été convaincu que tu étais un vrai nombriliste, et il me semble peu probable que Blue Jasmine ait été conçu comme un autoportrait plus que comme une nouvelle étude de moeurs… Mais admettons : si c’est le cas, l’idée de tourner cette histoire de seconde chance et d’erreurs irrattrapables, au début de la fin d’une carrière et d’une vie que l’on te fantasme réjouies et spirituelles, c’est exprimer un malaise intime de façon plutôt discrète, vraiment bien trouvée. Le fils de Jasmine, joué par Alden Ehrenreich, qui ne pardonne rien aux faiblesses de ses aînés, est un magnifique personnage. Qui, pour le coup, n’a rien d’allenien (pardon pour l’adjectif) – comme si tu étais sorti de ta galaxie pour rencontrer ce terrible extra-terrestre, cet ange de l’apocalypse. Tiens, jette un coup d’oeil à C’est la fin, de Seth Rogen. Ça pourrait t’intéresser.
C

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Paris, 5 octobre
Dear Woody
Je me souviens avoir été moins sévère que d’autres sur tes pérégrinations parisiennes. Là où je te donne raison, c’est que si tu réalises encore un jour un très bon film, ce sera bel et bien le meilleur depuis Le rêve de Cassandre. Je crois que tu as encore davantage suscité ma sympathie à travers tes mauvais films, surtout le dernier, Vacances romaines 2. Histoire de me démarquer un peu, je dirais que Cate est excellente en effet, mais Jasmine beaucoup moins. J’y ai vu une névrosée qui raconte sur un ton pathétique une vie sans intérêt, et dont tu devrais prendre plus de soin, avant même de t’occuper de toi. Mais peut-être que plus le temps passe, plus je relis ta carte, et plus je ressens de la peine face à la fable cruelle que tu nous as livrée. Quelque part, je regrette l’autre vie de Jasmine, et j’aurais aimé que tu la sépares plus encore de sa déchéance, plutôt que de peindre « grandeur et décadence d’une aristocrate » d’un seul élan. Tu as brisé « le rêve » en quelque sorte. J’espère que tu y reviendras.
Je me permets de t’embrasser,
AJ

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New York, 6 octobre, 7h11.

Cher tous, je me fais un café et je reviens. Il parait que l’expresso Lavazza prévient le cancer de la paupière. W.

New York, 6 octobre, 7h17.

Vous êtes tous là à vous demander si Jasmine c’est moi ou pas. Bien sûr que c’est moi ! Un peu déguisé, certes. Tout comme Harry c’était moi aussi un peu déguisé. Tous mes personnages sont moi. Mais ce n’est jamais complètement moi non plus. Blanche/Blanchett est vraiment un avatar... Mais ce n’est pas juste ça. C’est compliqué. Vous savez, depuis je ne sais plus combien d’années, je fais un film et demi par an. Forcement les blagues sont un peu les mêmes, les personnages sont à peu près toujours les mêmes. D’ailleurs, vous les (re)connaissez mieux que moi. Je ne regarde pas souvent mes films… Du coup je ne me souviens plus combien de fois j’ai utilisé telle ou telle blague, situation... Blue Jasmine s’apprête à devenir mon plus grand succès de public. Comment l’expliquer ? Est-ce que les gens ont oublié les scènes de dispute conjugale déjà vues dans tous mes précédents films ? Ou bien, c’est parce que le public n’est capable d’aimer que ce qu’il a déjà aimé qu’il adore de plus en plus mon cinéma. Je vous laisse répondre. Quant à moi, ce n’est pas juste par paresse et par manque d’imagination si mes personnages se ressemblent d’un film à l’autre. Encore moins par calcule. Croyez-moi. C’est ma manière de voir les choses. Depuis toujours, je donne une forme à la même obsession. Elle change de visage, de vie, de métier, de genre... Elle évolue ainsi, tout en restant la même. Ce qui m’intéresse dans le cinéma, c’est cette possibilité de voir mon obsession vieillir, évoluer, rajeunir, changer... Et ne jamais mourir ! Je peux l’observer film après film. Vous comprenez ce que je veux dire ? Faire, penser, écrire un film ne m’intéresse pas. Ce serait comme aller une seule fois chez l’analyste. Ça n’aurait aucun sens... Ce qui m’intéresse dans le cinéma c’est la série, le fait d’enchaîner...
Pour revenir à Cate Blanchett/Blanche/Blue/Jasmine... C’est un peu moi mais c’est aussi une bourge un peu paumée qui adore Blue Moon et Fendi – ça, je vous l’accorde, c’est le côté Blanche du personnage. Et puis, tout bêtement, c’est juste Cate, qui me plait en tant que femme, comédienne et blonde : vous pensez que je pourrais me la faire ? J’en ai très envie. En même temps, c’est moi. C’est mon personnage. Vous pensez que j’ai envie de coucher avec moi ? Est-ce qu’une partie de mon Moi a envie de moi ? Je vais en parler à mon psy. Non ! Mon psy s’occupe déjà de moi. Il en faudrait un autre pour s’occuper de cette partie de moi qui a envie de coucher avec moi... Putain, c’est cher d’être schizo. Tiens, voilà une bonne idée pour un film... Cam, je ne sais pas de qui tu parles, Seth qui ? Je ne vais jamais au cinéma, ça m’ennuie et de surcroît je n’aime pas la foule.
À très vite, votre Woody.

PS. Où est Shad ?

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Saint-Germain-en-Laye, 6 octobre
Woody,
Je donne à ton Blue Jasmine du 6.2. J’aime bien le kitsch. Il dit souvent beaucoup de choses à travers des images simples qui se veulent belles. En lisant tes cartes postales, j’avais la sensation de rentrer dans une boutique de souvenirs où parmi ce désordre de bibelots futiles trônait un écrin d’argent dans lequel se trouvait une douceur enfantine qui faisait jaillir les souvenirs de tes précédents films.
Mais tu as préféré laisser tomber la naïveté et la bonhomie de ces cartes postales pour la solennité inquiétante du papier blanc. Cela dit, ça a son charme aussi le papier. Surtout lorsque se dessine en filigrane un visage de femme désemparée qui à force d’aller et venir entre le vide (beaucoup aimé ton petit paragraphe sur son visage perdu lorsqu’elle se trouve au restaurant de crevettes à San Francisco) et l’opulence de ces monologues, devient touchante dans la grandiloquence qui sied si bien à tes personnages. Ton Kowalski, je l’aime bien aussi. Il est tout à la fois refermé sur lui-même (c’est vrai qu’il a des yeux tristes) et un peu guignol dans ses saillies viriles et maladroites, mais on sent une bienveillance pour lui qui nous empêche de croire que tu pourrais avoir des arrière-pensées sur lui et son milieu social.
Tiens-moi au courant (je sais que tu n’y manqueras pas) lorsque tu reviendras en Europe.
Bises,
Hugues.

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Paris, 6 octobre
Dear Woody,
Petit télégramme pour te dire que oui, la série c’est ce que j’aime chez toi maintenant – il y a même un côté sitcom de Whatever Works à You’ll Meet a Tall Dark Stranger – mais que je crains que ce soit voué à l’échec avec Cate. Quelque part, elle préférera toujours Alec. Peut-être que c’est pour coucher avec elle que tu la fais revenir à la réalité, mais tu lui fais trop mal. La coupure entre le faste de la finance et la descente aux enfers à SF est en même temps brutale, sèche, et trop cruelle, parce que le processus est trop suivi, trop voyant : ça fait beaucoup de “trop”, excuse-moi. Mais c’est parce qu’on a tous des amours déçues.
A très bientôt, parce que je sais que tu ne pourras jamais t’empêcher de revenir le plus vite possible, même pour nous dire qu’il n’y a rien à dire. D’où qu’elle vienne, carte ou lettre, je l’attendrai,
Amicalement,
AJ

Blue Jasmine Woody Allen

États-Unis ,  2013

Avec : Alec Baldwin (Hal) ; Cate Blanchett (Jasmine) ; Sally Hawkins (Ginger) ; Peter Sarsgaard (Dwight) ; Louis C.K. (Al) ; Bobby Cannavale (Chili) ; Andrew Dice Clay (Augie) ; Michael Stuhlbarg (Dr. Flicker).

Durée : 1h38.

Sortie : 2 octobre 2013.

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