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War On Screen 2013

Châlons-en-Champagne

Rencontre avec Hiam Abbass

On aura observé en ouverture du festival War On Screen une étrangeté germano-irano-israélienne, 45mn to Ramallah, dans laquelle on doit enterrer un cadavre contre vents et marées. Dans Omar, sorti ce mois-ci, nouvelle tragédie classique : un jeune résistant palestinien doit choisir entre l’amour et le devoir, trahir les siens parce que la torture l’y oblige, ou mourir pour ses idées chéries. S’il y a souvent quelque chose de mythique dans le cinéma de la Terre Sainte, c’est que l’affrontement autour des murailles d’Israël est notre Guerre de Troie contemporaine. Steven Spielberg, en 2006, en a tiré Munich, Ridley Scott, que le sujet passionne (Kingdom of Heaven, Body of Lies, Prometheus, traitent au passé, au présent, et au futur, de la Terre Sainte) s’intéressera au sujet dans sa dimension mythologique en 2015, avec un projet lié à l’Ancien Testament, Exodus, dont le tournage vient de commencer en Espagne. Le pont entre ces différents projets – théâtre classique, cinéma palestinien, Steven Spielberg et Ridley Scott, mais aussi Nadine Labaki, est une actrice : Hiam Abbass. Nous l’avons rencontrée à Châlons-en-Champagne, où elle présidait le jury, et aurions eu bien tort de ne pas lui poser deux ou trois questions.

Hiam Abbass. T’as froid ?
INDE. Ça va.
HA. Tu veux mon écharpe ?
INDE. Ça va. J’ai de la laine d’Ecosse.
HA. Ok.

1. Héritage [Sorti le 12.12.12]

INDE. Comment présenteriez-vous le film que vous avez réalisé, Héritage ?
HA. Je dirais que c’est une chronique familiale dans une famille palestinienne d’Israël en temps de guerre. Après, ça ne veut rien dire, car cette chronique est aussi un portrait détaché et rattaché à la fois des membres de la famille, dans leurs ambitions différentes, dans leur but dans la vie, dans leur façon de vivre le quotidien entre la tradition et les ambitions de chacun.
INDE. Dans quelle mesure tout cela s’inscrit-il dans ce qu’on pourrait appeler le « cinéma palestinien » ?
HA. Je n’ai pas envie de me pencher là-dessus. C’est un film qui reflète une pensée que j’avais en temps que cinéaste. Après, oui, je viens d’une identité palestinienne par sang. Or je suis partagée entre l’arabe palestinien d’Israël et Israël, où j’ai grandi.
INDE. Vous disiez avoir réécrit le scénario à partir de celui de quelqu’un d’autre. Qu’avez-vous rajouté exactement ?
HA. Presque tout. J’ai gardé la structure de la famille : le père, les trois frères et les deux sœurs. Le matériau d’origine était beaucoup plus comique, mais je ne rentrais pas dedans, car certains personnages et certaines situations étaient trop comiques par rapport à ce qui était raconté. Je voulais vraiment faire une chronique des membres différents de la famille, au lieu de présenter la vie d’une jeune femme et ses relations avec les membres de sa famille. Je voulais me concentrer sur l’histoire de chacun, parce que c’est quelque chose que je maîtrise, parce que je viens d’une grande famille, et aussi parce que j’ai moi-même fichu la pagaille dans ma famille en choisissant des choses qui étaient complètement contre la culture et la tradition.
INDE. Je ne connais pas bien le cinéma palestinien. Comment votre film s’en détache-t-il, qu’y avez-vous apporté ?
HA. C’est très difficile pour moi de répondre. C’est comme si je me mettais ailleurs, hors des cinéastes palestiniens. Aujourd’hui, il y a une réalité qui fait qu’il y a des cinéastes palestiniens qui sont très attachés en premier lieu à la cause, à la souffrance, à l’occupation, et moi je ne suis pas là-dedans. Je suis issue d’une autre éducation, j’appartiens à une société palestinienne moins connue du monde extérieur. Ce qui m’intéressait, avec Héritage, c’était de montrer cette réalité qui n’est pas très connue dans le cinéma, notamment les palestiniens d’Israël. On les a un peu vus dans le cinéma d’Elia Suleyman, mais chez lui c’est plus le Palestinien face à l’Israélien, et moi ça ne m’intéressait pas. Je voulais vraiment me concentrer sur la vie des Palestiniens d’Israël, avec leur double-identité en quelque sorte, avec cette complexité d’être aujourd’hui un Palestinien en Israël.
INDE. Pourquoi avoir mis le titre à la fin, gravé sur la Terre ?
HA. J’ai grandi dans une culture liée à la perte de la terre, et à la perte de chez soi, à cause des guerres. Certains membres de ma famille ont perdu des terres. Et j’ai toujours grandi dans l’idée qu’une terre, ça ne se vend pas, ça s’hérite, du père à la famille, aux enfants. Pour moi, la terre, c’est comme si c’était quelque chose de sacré. On ne vend pas de la terre. Personne ne vend de la terre, en Palestine. Même à une autre famille, c’est difficile. Aujourd’hui ça se fait un peu plus, à cause des nécessités économiques et du développement de la société, et parce qu’il y a beaucoup plus de naissances, donc il y a beaucoup plus besoin de construire ; donc oui, un Palestinien va vendre un bout de terre, mais on ne vend pas aux Israéliens. La terre, c’est quelque chose dont tu hérites, c’est la continuité dans ta vie. Et pour moi, c’était un symbole encore plus profond que ça. Parce que quand j’ai quitté la terre, j’ai quitté les gens. J’ai surtout un attachement à un village et à des montagnes, où j’ai eu mon enfance. C’est l’endroit où j’ai jeté mes secrets de jeune fille et d’ado : c’est un symbole poétique. Quitter le pays, c’était quitter les montagnes et quitter la famille ancrée dans les montagnes.
INDE. Pourquoi le personnage lié à la stérilité ? C’est une hantise ?
HA. Oui. Dans ma recherche scénaristique, j’ai cherché à faire des symboles de chaque conflit dans la famille.
INDE. Ce n’était donc pas dans le script d’origine ?
HA. Non, c’est moi qui l’ai amené. Le frère avocat, aux élections, était beaucoup plus cliché, et j’ai voulu le rendre humain, lui donner une histoire qui justifie sa violence, parce que je n’aime pas la violence pour la violence. Le grand frère, son conflit était justement l’argent, mais j’ai arrondi ça en disant qu’en fait il voulait ressembler à son père, mais n’a pas réussi. J’ai essayé, à l’écriture, de séparer les histoires et d’écrire une histoire pour chacun, qui soit à chaque fois symbolique d’une tranche de cette société que j’ai laissée derrière moi.

Limits of Control

2. Féminisme et cinéma du monde arabe

INDE. Vous avez dit après la projection, hier, ne pas avoir voulu donner dans le « super-féminisme ». En quoi cela consistait-il exactement ?
HA. Donner des conflits à chacun qui soient des conflits humains, et pas nécessairement des conflits féminins ou masculins. J’ai voulu travailler avec le recul et l’amour que je peux porter aux membres de la famille, en me penchant vraiment sur les raisons pour lesquelles on devient comme on est. Parce que si on est juste, chacun a ses raisons d’exister, de la façon dont il existe. Ce n’est pas pour justifier la violence ou la méchanceté que je dis ça, mais c’est pour tenter de donner une raison au comportement de chaque être humain.
INDE. Où en est la question de l’émancipation féminine en Palestine ?
HA. Quand j’étais jeune, et que je me battais pour ça, on disait que l’histoire de la femme était secondaire parce qu’on avait un but plus noble qui était la lutte de la nation. Donc l’histoire de la Palestine venait avant, il fallait exister en temps que Palestinien avant d’être une femme égale de l’homme. Alors quand j’ai grandi là-dedans, j’ai toujours trouvé ça bizarre : il n’y a pas de séparation entre la vie politique et la vie sociale, surtout quand on est issu d’un conflit politique. Mais si les hommes et les femmes souffrent pareil du même conflit, pourquoi on me ferme la gueule ?
INDE. Vous avez également parlé de l’impossibilité de distribuer le film dans les pays arabes, à cause des fonds israéliens. Est-ce que cela vous aurait gêné de devoir enlever les scènes de sexe ?
HA. Les scènes d’amour.
INDE. Pardon.
HA. Enfin, si, c’est vrai, il y a une scène de sexe, où le mec a juste besoin de se décharger ailleurs. Sinon, il y a la scène de la femme médecin qui est un symbole, du Christ, de son combat contre cette religion qui lui fait obstacle dans sa vie quotidienne avec cet homme musulman avec lequel elle a choisi de vivre, puisqu’elle crucifie symboliquement ce musulman avec lequel elle fait l’amour. Quoi qu’il en soit, je n’aurais pas sacrifié ces scènes, non. Même si j’avais été distribuée dans le monde arabe. A un moment, il y a un choix artistique qui fait qui on est, et il faut le faire, sinon on devient hypocrite. J’essaie d’être sincère. Je ne les fais pas pour provoquer, mais parce que dans la narration, ces moments sont importants.
INDE. Il y a ce film, Wadjda, le premier film d’une femme en Arabie Saoudite… Vous l’avez vu ?
HA. Le cinéma du monde arabe, ce n’est pas ma place, vraiment. Enfin, cela fait plus de 10 ans que je suis impliqué dans le cinéma arabe, mais les films que je fais sont produits par la France ou par l’Occident. En ce qui concerne l’éveil des femmes dans le cinéma arabe, il est assez intéressant et assez fort, puisque beaucoup de voix féminines apparaissent, avec lesquelles j’ai travaillé : Danielle Arbid et Nadine Labakhi, libanaises, y a aussi plusieurs marocaines, notamment un film en salles de Leila Marrakchi qui sort aujourd’hui, Rock the Casbah, et puis il y a Raja Amari, tunisienne, qui a fait Satin Rouge et Les Secrets, d’ailleurs là elle tourne un autre film…

3. Rock the Casbah [Sorti le 11.09.13]

INDE. Rock the Casbah, vous pouvez nous en parler ?
HA. Ça parle de trois jours de deuil d’une famille, avec des règlements de compte. Entre les filles et leur mère, et chacune avec son parcours – à la mort de leur père.
INDE. Comme dans votre film, Héritage. Comme dans 45mn to Ramallah aussi… Le père meurt au début.
HA. C’est toujours la mort du patriarche qui compte, parce que le pouvoir passe par la figure du père.

4. Exodus [Sortie programmée le 12.12.14]

INDE. Ridley Scott s’intéresse beaucoup à la Terre Sainte également, et tourne un film sur l’Egypte, si j’ai bien compris…
HA. Oui, c’est sur l’exode de Moïse en fait. On en a beaucoup discuté, mais je n’ai pas le droit d’en parler. Tout ce que je peux dire, c’est que c’est quelqu’un de très cultivé, et qui fait très attention à ses sources.
INDE. Où a lieu le tournage ?
HA. A Londres, en Espagne, aux Canaries.
INDE. Petit rôle ?
HA. Les rôles principaux, c’est Moïse [Christian Bale, ndlr] et Ramsès [Joel Edgerton]. Après, il y a deux femmes importantes, la mère de Ramsès et la mère adoptive de Moïse. Là, c’est une autre comédienne [Sigourney Weaver], et moi. Ce qui m’intéressait là-dedans, c’était surtout de travailler avec Ridley Scott, monstre de cinéma.

5. Munich [Sorti le 25.01.06]

INDE. Et par rapport à Spielberg, comment travaille-t-il ?
HA. Spielberg, c’était très différent. Il m’a donné beaucoup plus de responsabilités lors du tournage que ce à quoi je m’attendais. J’ai été contactée pour un rôle, tout petit, la scène du téléphone, à Paris, et puis on m’a demandé de coacher les comédiens qui allaient jouer les Palestiniens. Mais quand je suis arrivée sur le plateau, Spielberg m’a saluée, bras ouverts, en me disant qu’il avait décidé qu’il voulait travailler avec moi en voyant La Fiancée Syrienne, et qu’il avait su en me voyant que je serais plus qu’une comédienne dans son film. Entendre ça de Spielberg, c’est pas rien ! Ma présence a donc pris beaucoup plus d’importance que prévu puisqu’on m’a demandé de coacher les comédiens Israéliens aussi, et tout doucement, je suis devenue consultante.
INDE. Sur quoi ?
HA. Sur certains décors, le Liban, Beyrouth, Israël – comme je viens d’Israël et que je maîtrise les deux langues, j’étais un point d’appui important pour justifier les choses. A partir d’une histoire d’inexactitude dans les décors de la maternité, que j’avais repérée, on m’a consulté sur tout ce qui est écriture en arabe, en hébreu, certaines phrases, on m’a demandé de travailler des petites saynètes avec des comédiens, des choses qui se passaient à l’arrière-plan… J’ai vu le scénariste, on en a parlé, notamment de certaines scènes où ils n’arrivaient pas à gérer historiquement le mélange entre des gamins israéliens et palestiniens de l’époque, parce qu’on parle des années 70 : comment les distinguer, sachant qu’il n’y avait pas le foulard, pour les filles ? C’était les années sex and freedom, on ne connaissait pas la religion de la personne sans une croix ou une étoile de David. Ca, je l’ai relevé : il a fallu les costumer différemment, pour qu’on les reconnaisse, à l’œil.
INDE. Avec Ridley Scott, c’est donc très différent ?
HA. Oui. Avec Spielberg, c’était dans l’air du temps, on me demandait beaucoup de parler du cinéma américain qui s’éveillait sur ce qu’est l’Arabe, le Palestinien, celui qu’on avait toujours montré comme un terroriste. Ridley Scott arrive plus tard, et lui, il est européen…

6. Phèdre les oiseaux [Créé en mars 2012]

INDE. Des projets ?
HA. Oui. En novembre, j’ai une pièce de théâtre dans laquelle je joue depuis un an et demi, Phèdre les oiseaux, un texte contemporain qui reprend le mythe de Phèdre avec deux personnages et un chœur grec. Mais ce qui m’intéressait beaucoup c’est que le chœur est constitué à chaque fois de gens issus du pays dans lequel on joue, qui plus est des gens fragilisés dans la société. En France on a travaillé avec les compagnons d’Emmaüs, à Berlin c’était un chœur de sans-abris des rues de Berlin, à Los Angeles on a travaillé avec les enfants de la rue de Venice Beach, et en Palestine, on va travailler avec les enfants d’un camp de réfugiés en Cisjordanie. Ce sera joué en Arabe, comme ça l’était en anglais, en allemand, et en français auparavant.
INDE. Vous jouez dans les quatre langues ?
HA. En Allemagne, je jouais face aux Allemands en anglais, là-bas l’anglais passe bien. On a adapté un peu le texte pour que je puisse parler anglais à mon partenaire qui me répondait en Allemand.
INDE. Et Phèdre, c’est vous ?
HA. Phèdre, c’est moi, oui…

Propos recueillis à Châlons-en-Champagne, le 5 octobre 2013.

par Camille Brunel
vendredi 25 octobre 2013

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