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Gravity  de Alfonso Cuarón

Gnossienne pour Gravity

7.5

« La narration, voilà le poison du cinéma »
Alfonso Cuarón, Première, Octobre 2013.

1.

La Terre, ses océans de nuages, son liseré d’atmosphère bleu. Une mission spatiale, le visage de deux stars dans des combinaisons, puis une pluie de débris : le schéma du film américain – le spectacle calqué sur la morale – on le reconnaît de loin, on le voit de l’espace. Alors comme l’oxygène, la narration se fait rare. L’intrigue de Gravity est minimale : il faut rentrer sur Terre. Pour comprendre ça, “pas besoin d’être Einstein”, plaisante le cow-boy Clooney. Le cinéma à grand spectacle semble arrivé à un point de lassitude où la comédie du film moralisateur ne l’intéresse plus. Sous l’histoire de retour au bercail, il faut se contenter d’une fable autour d’un trauma qui se résorbe, commune à toutes les genèses de héros. Mais comme l’intrigue, la double lecture n’est qu’une afféterie. On est au point de contact entre la grande légèreté des formes et la lourdeur certaine de la fable, entre le film à 100 millions et l’esquisse, à la fois très immodeste (stars hollywoodiennes, destructions de masse), et très modeste (peu de personnages, une minute passée sur des larmes en apesanteur). La preuve ? A Venise, alors que Gravity faisait pompeusement l’ouverture du festival, Aningaaq, un court-métrage de sept minutes, était projeté quelques jours plus tard dans la petite Sala Perla. Réalisé par Jonas Cuarón, fils et co-scénariste d’Alfonso, il racontait l’histoire d’un Inuit confronté à la nécessité de sacrifier l’un de ses chiens de traîneau, captant par hasard la communication d’une astronaute dans l’espace. La voix était celle de Sandra Bullock mais il ne le savait pas, et nous non plus. Gravity est rempli de vide : il y a sans doute autant de matière dans ses images que dans celles d’Aningaaq. En clair, malgré ses stations spatiales et ses cosmonautes en images de synthèse photoréalistes, le nouvel Avatar du box-office est peut-être léger comme un court-métrage. C’est aussi sa force. Dans l’espace, il n’y a que de la lumière.

2.

Ce dépouillement du blockbuster, Gravity n’est pas le premier à y prétendre cette année. Un autre film spatial apparaît comme son grand frère rejeté des foules, au même budget d’environ 100 millions, soit pas grand-chose : le dernier four de M.Night Shyamalan, After Earth. Dans les deux cas, il s’agit de contrôler l’émotion (pour ne pas attirer les monstres, pour économiser l’oxygène) ; dans les deux cas, le héros est seul à l’image, et pas plus que son mentor, la musique ne l’accompagne pas. Nulle mélodie pour lui tenir compagnie : radicalisant le minimalisme de Zimmer sur Inception ou de M83 pour Oblivion (où le héros Tom Cruise était déjà seul au milieu du désert), Steve Price se contente de grondements, de sifflements, d’angoissantes respirations de l’orchestre. Tout au plus la musique sert-elle parfois à fabriquer du silence : lors du plan séquence d’ouverture notamment, une sorte de bourdon permet au réalisateur de plonger le spectateur dans le film et d’étouffer le faux silence de la salle de cinéma, autrement occupé par le dramatique brouhaha des spectateurs. Le silence fabriqué par la musique est moins réel, mais plus vrai, que le soi-disant silence qui aurait consisté à simplement couper le son. À ce titre il est absurde de trouver la musique excessivement présente : quelqu’un songerait-il à reprocher à la musique d’un film muet d’être trop enveloppante ? Depuis quelques années, le cinéma américain, arrivé à une sorte de climax technique, se replie sur ses origines, comme pour rester proche de ses racines au moment où il atteint son faîte : cela donne certes l’Oscar à The Artist, mais surtout des films comme Hugo Cabret, sur Georges Méliès, ou Lone Ranger, dont le finale, entièrement musical, est un long hommage au Mécano de la Général de Buster Keaton. Sandra Bullock en position fœtale dans sa capsule ne formule pas une citation ultra-prétentieuse à 2001 Odyssée de l’espace, mais fait plutôt écho à cette métamorphose du cinéma via son retour à ses sources muettes.

3.

Comme dans les morceaux d’Erik Satie, contemporains des premiers films, vers 1890, il n’y a dans Gravity quasiment pas de coupes, pas de mesures. La caméra plane dans le décor, ou dans l’absence de décor, d’un plan séquence à un autre – il y aurait environ 150 plans dans le film, d’une durée moyenne de 45 secondes. Comme la musique, rongée par les silences, la caméra flotte entre les personnages et rien. La vraie gravité, c’est le cinéma narratif, agité et explicatif. Cuarón se débarrasse de la nécessité du spectacle, qui pèse des tonnes : du casting, des explosions, du son. Les références cinéphiliques alourdissent aussi : aussi n’a-t-on jamais l’impression que Kubrick soit vraiment cité, même lorsque Bullock se recroqueville en chien de fusil - ne serait-ce que pour une raison très simple : le bébé de 2001 a les yeux ouverts ; ceux de Bullock sont fermés. Gravity ne donne pas l’impression d’un film très "cinéphile", ne se rapproche pas plus du De Palma de Mission to Mars que du Hitchcock de La Corde, et ce n’est pas faute de filmer des cosmonautes encordés les uns aux autres. Cuarón fait le vide. Il commence par faire disparaître le son, puis se débarrasse des stars. Littéralement. Ed Harris est réduit à une voix dans la radio, George Clooney – au physique d’acteur radio, pour le coup, déjà plus une voix qu’une image – réduit à son visage, et tout le film, réduit au silencieux mouvement d’une errance quiète, sans Strauss, sans boom. Un flip-book en haute-définition où une station spatiale peut se désintégrer dans un murmure, où la seule bande-sonore serait constituée par la respiration de celui qui l’active.

4.

Dans ce blockbuster en creux, si vous n’imaginez rien, les images restent vaines. Soit vous considérez que le film vous demande de déduire sa morale – et vous le trouverez bien pauvre, « forain » - soit vous considérez qu’il attend autre chose, plutôt une perception inconsciente, d’abord esthétique, de la lumière sur l’écran, dont la morale n’est qu’un infime morceau. Les références – une cerise. On regarde Gravity comme la Terre, dont villes, montagnes et mers sont embrassées d’un clin d’œil. Pas plus qu’on ne distingue les frontières entre les pays, ni les coupes entre les scènes au sein des plans-séquence, on peut faire abstraction de ce qui cloisonne l’histoire, la morale, le spectacle, le jeu d’acteur. Sans coupes, sans vraie caméra, le cinéma vise la pure expérience sensorielle. Dans cet art en apesanteur (Panic Room, Avatar et Tintin, mais aussi Chronicle et Leviathan), c’est une caméra déchaînée, sans personne pour la tenir ni personne pour la guider, qui fait le film. Si bien qu’il lui arrive parfois de se désintéresser des acteurs pour lentement glisser sur la Terre en un panoramique rêveur, ou regarder passer une petite grenouille pendant que l’héroïne se noie. Cuarón, s’il se pose bien en auteur du film dès le début du générique, traduit ainsi sa volonté de se dissoudre dans quelque chose de mondial, et de ne pas mettre en avant son regard individuel pour imiter un regard universel.

5.

Le cinéaste de l’espace regarde la Terre de loin et y ramène un cinéma clairement hippie, tout à l’idée de communauté mondiale. L’héroïne part d’une navette américaine, passe dans une station russe/internationale, rentre en vaisseau chinois, revient sur Terre sans se soucier le moins du monde du pays où elle a atteri, considérant qu’elle est chez elle partout où il y a de l’oxygène. Lorsqu’au fond du désespoir, elle se met à communiquer avec un Inuit, pas de frontières non plus, Nanouk l’Eskimo t’chate avec James Cameron. Le long plan de la conversation en question est l’un de ceux que l’on retient le plus, plus encore, paradoxalement, que ceux de la Terre, que l’on a envie de revoir plus que de se remémorer. Bullock imite alors un chien de traîneau, les mains levées, les yeux un peu bridés, se force à aboyer comme pour communiquer une dernière fois, consciente qu’elle va mourir et pourtant prête à lier un dernier lien social avec Aningaaq, annoncé un plan plus tôt par les aurores boréales couronnant la planète. L’autre plan qui nous reste la voit dans une capsule secouée par la rentrée dans l’atmosphère, elle parle toute seule, ignorant encore si elle va survivre ou non : « No harm, no foul », « C’est la faute à personne ». Habituellement les personnages au cinéma veulent vivre ; elle, ça lui est égal. Cette vulnérabilité transformée en force est extraordinaire. Belle comme un lever de soleil sur la Terre, sereine et potentiellement moribonde. C’est là toute la malice du scénario, d’avoir cherché à ressembler à ses images, pour affirmer que désormais, ce sont elles qui font le boulot.

par Camille Brunel
mardi 29 octobre 2013

Gravity Alfonso Cuarón

États-Unis ,  2013

Avec : Sandra Bullock (Docteur Ryan Stone) ; George Clooney ; Matt Kowalski (Ed Harris) ; Rôle : Mission Control (voice) ; Eric Michels (Shariff) ; Amy Warren (Capitaine exploration).

Scénario : Alfonso Cuarón ; Jonás Cuarón.

Montage : Alfonso Cuarón.

Durée : 1h30.

Sortie : 23 octobre 2013.

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