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Le Transperceneige  de Bong Joon-ho

L’évidence offusquée

6.9

Chaque film de Bong Joon-ho est à l’image de son objet. La recherche du tueur en série de Memories of murder emmenait le film dans un jeu de répétitions comiques et tragiques, où se reconstituait peu à peu, quoiqu’en négatif, le portrait d’un ennemi invisible. La créature agile et pataude de The Host inspirait un mélange des genres dont Bong tirait parti par quelques pirouettes. Enfin, aux errances du personnage de Mother répondait une nostalgie des lignes claires séparant le vrai du faux, l’innocence de la culpabilité. Le Transperceneige inverse le principe de ce train qui transporte à toute allure un ordre immuable : le mouvement du film finit justement par mettre en cause la compartimentation des tonalités et des atmosphères.

Le train de Bong Jong-ho est un monde dans le monde, un espace hermétique permettant aux passagers de survivre à un environnement hostile. La clôture est matérielle, mais semble également contaminer le regard : on a la persistante impression que ce que l’on voit par la fenêtre, ce paysage que la glace a transformé en décor, est également une construction. Il n’y a pas vraiment de monde extérieur, ou plutôt : la distinction entre le dedans et le dehors n’est qu’une illusion aux vertus pédagogiques, comme dans cette scène où une maîtresse d’école montre à ses élèves ce qui arrive aux fuyards en pointant par la fenêtre des silhouettes figées par la glace. La seconde caractéristique de ce monde sans horizon ni point de fuite est la manière dont il est ordonné. Si le cinéma est un grand train qui avance dans la nuit, qui prend ce train et dans quelle classe ? Le train de Bong est principalement partagé en deux classes – en queue de train, les masses laborieuses, à l’avant les privilégiés – et chaque wagon a une utilité sociale spécifique : la cuisine, la gestion de l’eau, l’école, et ainsi de suite jusqu’au wagon de tête habité par le moteur et par un leader mystérieux, Wilford. C’est le même moteur qui met en mouvement la machine et garantit son équilibre, et le même Wilford qui flatte les instincts de violence pour mieux maintenir la stabilité sociale .

Alors, comment faire la révolution sur un train ? D’après Bong Joon-ho, moins à la manière de Trotsky qu’à celle de Chesterton, romancier, nouvelliste et essayiste anglais du début du XXe siècle. Dans Le Nommé Jeudi, celui-ci raconte l’histoire d’une conspiration anarchiste qui tourne au jeu de masques plein de symboles et de rebondissements oniriques. Au début, le personnage de Syme débat sur le rapport de la poésie à l’ordre, et assure à son interlocuteur que la vraie poésie réside dans l’ordonné, c’est-à-dire l’ordinaire. Il fait remarquer que « chaque fois qu’un train arrive en gare, j’ai le sentiment qu’il s’est frayé son chemin sous le feu d’innombrables batteries ennemies et que l’homme a vaincu le chaos. » Vu ainsi, c’est l’ordre établi qui peut avoir le charme de la rêverie. C’est ce qu’a compris Bong Joon-ho à travers le personnage de Mason, porte-parole de Wilford, joué par Tilda Swinton. Dans son plaidoyer en faveur de l’ordre, de la place et de la fonction de chaque composante de la société, elle illustre son discours en posant une chaussure sur la tête de sa victime : si les pieds veulent prendre la place de la tête, dit-elle, rien n’a de sens : « Be a shoe ! ». Mais sa démonstration par l’absurde se retourne contre elle. Au lieu de montrer l’inconséquence du désir de révolte, elle illustre par son geste burlesque l’arbitraire de tout ordre établi.

Au-delà des échos avec Le Nommé Jeudi, Bong Joon-Ho partage avec Chesterton le goût du paradoxe : d’incessantes ruptures de ton font passer le film de la bravoure à l’horreur et de l’horreur à l’humour. Ces coups de force et oppositions apparentes contribuent à faire dérailler la machine, mais ont surtout pour effet de retourner le sens des choses. En reconsidérant tout à l’endroit, il y a l’espoir de retrouver une évidence offusquée. On en revient au roman : « Nous voyons tout par-derrière, et tout nous paraît brutal. Ceci n’est pas un arbre mais le dos d’un arbre ; cela n’est pas un nuage, mais le dos d’un nuage ! Ne comprenez-vous pas que tout nous tourne le dos et nous cache un visage ? » S’il y a révolution dans Le Transperceneige, elle tient à cette naïveté retrouvée qui transforme le tragique en comique, de la même manière que des cristaux de drogue sont changés en explosifs. À la fin, la victoire amère des révoltés ne va pas sans une conversion : tourner le regard pour voir, dans le décor de neige et de glace, quelque chose de vivant. Un écho au vœu que formulait le personnage de Chesterton : « Si seulement nous pouvions passer de l’autre côté et voir de face ! »

par Timothée Gérardin
dimanche 3 novembre 2013

Le Transperceneige Bong Joon-ho

Avec : Chris Evans (Curtis), Song Kang-Ho (Namgoong Minsoo), Ed Harris (Wilford), John Hurt (Gilliam), Tilda Swinton (Mason), Jamie Bell (Edgar), Octavia Spencer (Tanya), Ewen Bremner (Andrew).

Durée : 2h 5min

Sortie : 30 octobre 2013.

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