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Heimat 1 - Chronique d’un rêve  de  Edgar Reitz

L’Amazonie, ou presque

6.5

A quoi ressemblait l’Amazonie, en 1840, et en Allemagne ? Ce n’est certainement pas une question que l’on se pose souvent, pas non plus l’une de celles dont la réponse importe forcément beaucoup. Mais à défaut de bien connaître la série fleuve Heimat, les 11 épisodes parus au début des années 80, et qui retracent l’évolution d’un village allemand de 1919 à 1980, à défaut de connaître également les trente heures de film qui furent ajoutées en 1992 puis en 2004 ; à défaut même d’avoir vu l’autre partie de ce diptyque conclusif sorti le 23 octobre dans les salles françaises, on peut très bien imaginer que la question est celle-là. D’un point de vue esthétique, le projet est plus clair et consiste à relier l’ancien au contemporain : à l’aide d’une narration-fleuve qui rattache 1919 à 1980, ou d’une caméra numérique qui confond 1840 et 2013.

La caméra reste posée dans le même village qu’il y a trente ans, Schabbach. Reitz connaît son oeuvre mieux que nous, y tisse sans doute tout un réseau de correspondances avec les milliers d’heures de film qui existent déjà et dont on aurait tort d’imaginer qu’il faut les avoir vues pour profiter de Heimat 1 - Chroniques d’un rêve. Et pour cause : on est cette fois en 1840 - l’histoire n’était jamais remontée aussi loin. Jakob est un jeune paysan dont le rêve est d’émigrer au Brésil. L’Amazonie en Allemagne vient de lui, de ses lectures qui se surimpriment sur son visage et sur l’écran au-dessus des pages, des oiseaux omniprésents - poules, oies, étourneaux, faucon blanc, perroquet, Werner Herzog -, des leçons d’idiomes indigènes que Jakob enseigne à Jettchen, qui, héroïne d’une scénario de répudiation sociale classique, finira par le trahir.

Le résultat a finalement, et heureusement, assez peu à voir avec la chronique annoncée par le film. Le documentaire est loin, la caméra s’ébroue dans de longs travellings à la grue comme un chat dans la poussière, et la couleur vient parfois percer le numérique pour signaler avant tout qu’on n’est pas ici dans le genre austère de la critique politique - les spectateurs à s’être assis devant Heimat sans songer au Ruban Blanc de Haneke sont rares - mais dans un noir et blanc avant tout esthétisant qui n’enlève rien à la possibilité de la couleur quand celle-ci est nécessaire à l’illustration du bonheur : un fer à cheval, le Paradis dans une pierre précieuse, des yeux de rêveur, une pièce d’or, le vert de la forêt d’émeraude réparti ici et là sur les robes et les décorations d’une soirée. Les films représentant la paysannerie au XIXe siècle sans donner ni dans la violence sociale, ni dans le grand-guignol, sont rares ; ici, ce qui compte, ce n’est donc pas la chronique annoncée par le titre, mais la nostalgie annoncée par celui-ci (Chronik einer Sehnsucht en véo). Une nostalgie qui n’est pas tant celle de l’Amazonie, dont Jakob serait symboliquement originaire, que celle de Reitz, immigré dans le passé, dans un village idyllique où les villageois ne meurent pas de faim, et croulent plutôt sous le jus de raisin à s’en rendre malade (jolie scène de séduction malgré le mal de ventre).

C’est ce qui explique qu’on ne soit pas étouffé par l’enthousiasme à la vision de Heimat 1, et cependant qu’on puisse se laisser bercer. Tout n’est pas luxe, mais certainement calme et volupté, et il n’y a pas jusqu’à la mort qui ne fasse partie du plaisir, ou tout du moins d’une mécanique tranquille et sereine : juste avant qu’il ne casse sa pipe, un plan révèle le vieux tanneur à l’ouvrage, et le rouleau de poussière virevolant dans la lumière, activé par le clapet en bois de la machine, ressemble à un rouage de plus dans la grande mécanique du village. La musique enveloppe elle-même les scènes de la vie quotidienne dans une ambiance de fête et de récit de foire, et l’on est pris au dépourvu lorsque finalement l’histoire vire au drame.

Sans voir Heimat 2, on se contentera de reconnaître là un sursaut d’honnêteté : s’il peut y avoir de la légitimité à contrer les images d’Epinal de la paysannerie affamée par une idylle réjouissante, la moindre des choses est de ne pas laisser ressortir le spectateur en lui ayant menti. Parce que l’Amazonie, en Allemagne, et en 1840 - ça n’était pas vraiment ça quand même.

par Camille Brunel
lundi 11 novembre 2013

Heimat 1 - Chronique d’un rêve Edgar Reitz

Allemagne ,  2013

Avec : Jan Dieter Schneider (Jakob Simon) ; Antonia Bill (Jettchen Henriette Niem) ; Maximilian Scheidt) ; Gustav Simon) ; Marita Breuer (Margarethe) ; Rüdiger Kriese (Johann Simon) ; Philine Lembeck (Florinchen Morsch) ; Mélanie Fouché (Lena Simon Zeitz) ; Eva Zeidler (La grand-mère Simon).

Producteur : Christian Reitz.
Coproducteur : Margaret Menegoz.

Scénario : Edgar Reitz, Gert Heidenreich.

Photographie : Gernot Roll.

Durée : 1h47.

Sortie : 23 octobre 2013.

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