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Histoire de ma mort  de Albert Serra

Tout est bon dans la grenade

7.2

Casanova est maître en son château, et il a pour serviteur Lluis Serrat, le même acteur que celui qui jouait Sancho Pança dans Honor de Cavalleria. Pourtant le voyage vers les Carpates de Dracula aura raison de lui, et son Sancho le suivra aveuglément dans les ténèbres comme il avait accompagné le Don Quichotte emprisonné dans les collines catalanes. Casanova ne se défend pas très bien, surtout qu’il n’y a jamais eu personne pour le défendre. Histoire de ma mort ne se défend pas toujours très bien tout seul non plus, et c’est une des raisons de le défendre, fût-ce contre des moulins à vent.

Quand Serra mène la bataille, il le fait au nom d’un principe simple : dire, c’est faire. Casanova dit qu’il faut expérimenter les diverses formes de la vie en permanence. Dans son cas, il s’agit de lutter contre l’ennui qui colle à la vie de château. A son tour, Serra expérimente et formalise le discours du protagoniste. L’autre raison de se ranger derrière le film, c’est justement celle-ci : Serra ne cesse de démultiplier les propositions d’expériences de la vie à son état le plus larvé, celui où l’ennui d’exister guette sans cesse, lorsqu’un personnage se sent encombré par sa propre place dans le plan, quand il y prend trop d’espace. Les formes que revêtent ces expériences sont tout sauf une débauche de cadrages insolites, de plans-séquences ou d’excentricités plastiques. Elles tirent leur puissance de leur simplicité parce qu’elles absorbent toutes les possibilités d’exister sans trop accuser le poids des corps qui envahissent le cadre. Casanova ne fait guère que parler en mangeant, et déféquer en riant. Il ingurgite et déverse dans le même geste. Une grenade avalée, un mot lâché, une phrase formulée, le tout en même temps. Le mouvement qu’il initie n’est guère plus qu’une image élégante et fantaisiste du système respiratoire (inspirer/expirer), de la vie humaine à son état primitif. Dans son délire verbal et scatologique, il prolonge le geste comme le ferait un saxophoniste improvisant en souffle continu en travaillant sa colonne d’air. Souvent, on le verra suffoquer, étouffer, à bout de souffle.

Si l’exercice n’est pas formaliste, c’est qu’il ne s’intéresse aux surfaces (la peau des fruits et des personnages, la merde transformée en or) que dans la mesure où celles-ci sont, si on gratte bien, des réservoirs de contenus infinis. C’est le sang qui alimentera Dracula et décimera la compagnie de Casanova, ce sont les excréments que ce dernier verra changés en pièces dorées, aussi stupéfait par l’ampleur de la richesse sous ses yeux que par le fait même qu’un déchet qu’il expulse en ricanant puisse devenir merveilleux, à mieux y regarder. Le nivellement ainsi produit est heureux : la gastronomie, aussi frugale soit elle, égale les hautes sphères des Essais de Montaigne ou la magie des alchimistes, convoqués ici. En plus radical, le bonheur qu’éprouve Casanova dans ce rapport à la culture, simultanément jouisseur et apprenti rigoureux, n’est pas sans rappeler celui d’une autre héroïne à sécrétions - l’Adèle de Kechiche.

Histoire de ma mort invite ainsi à de multiples détours, à emprunter des chemins de traverse, et donc à perdre son temps. A partir de cette économie circulaire de l’ingurgitation et de la sécrétion, il ne produit que cela, de la perte de temps. Ce temps perdu est, aussi, bien dépensé, quoi qu’en pure perte. Ce n’est néanmoins pas exactement de l’ennui, c’est du temps investi qui ne rapporte rien au spectateur. A peine du plaisir, pas beaucoup de satisfaction : comme lorsque Casanova se soulage, il souffre au lieu de se défaire d’un poids. Le spectateur n’ira sans doute pas jusque là, mais ce qu’il perd dans l’affaire, c’est justement le temps dépensé. Avec ça, il n’aura fait qu’acheter un voyage dans les Carpates. Ce n’est qu’à ce prix qu’il peut espérer prendre conscience de ce que c’est que mener, comme le protagoniste, une vie de cour, loin de l’apitoiement mesquin que d’autres films n’auraient pas manqué de vouloir susciter.

Après une première partie où Casanova trompe l’ennui en informant chacun (et surtout lui-même) de ses réflexions sur le sexe, la vie et la mort, le spectateur finit dans la position d’un Casanova observateur d’étranges rituels vampiriques, sans y comprendre grand-chose, devant parfois fendre l’obscurité, voire l’opacité de l’image : du déchet, il y en a aussi beaucoup dans la matière même du film, dans chacun de ses plans, dans tous ses effets. L’Histoire fonctionne alors contre la prétention de Casanova et de Serra à rendre leur oeuvre grande (l’un sa vie, l’autre son film), lui restituant l’imperfection qui est aussi celle de ce bel effet changeant un monticule marronnasse en montagne dorée. Aussi visuellement maladroite que puisse paraître une teinte qui change presque en un clin d’oeil, on finit par y croire. Cela dit assez bien ce qu’on ressent face au film : une capacité qu’on se découvre de pouvoir soudain changer de point de vue aussi vite qu’on change de contrée, dans un film qui laisse filer le temps, mais en laisse un peu pour s’y perdre.

par Aleksander Jousselin
mercredi 13 novembre 2013

Histoire de ma mort Albert Serra

Catalogne - France ,  2013

Avec : Vicenç Altaió i Morral (Le Comte) ; Lluis Serrat Masanellas (Aime) ; Noelia Rodenas (Delfinas) ; Clara Visa (Delfinas) ; Montse Triola ; Eliseu Huertas (Dracula) ; Mike Landscape ; Lluís Carbó Lluís Carbó.

Scénario, dialogues, montage : A.S.

Photographie : Jimmy Gimferrer

Son : Joan Pons

Durée : 2h28min.

Sortie :23 octobre 2013.

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