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Cartel  de Ridley Scott

Vous n’avez rien compris

7.9

Dans Cartel, Michael Fassbender cède à son addiction, culpabilise, finit en larmes. On reconnaît bien là une variation sur Shame, à ceci près que cette fois-ci le porno est remplacé par le trafic de drogue, cette drogue. Mais avant que tout cela ne dégénère, l’avocat (le « Counsellor » du titre en véo) demande Laura (Penelope Cruz, bien en chair, ravissante) en mariage. Cédant à un narcissisme mignon, celle-ci le félicite :

It means that you have impeccable taste. …Sorry. I shouldn’t have said that.

But you can’t take it back.

C’est ici la plus ténue des manifestations de la note qui préside à tous les accords accomplis par le grand organiste Scott sur Cartel. Cormac McCarthy, signant ici son premier scénario, ne s’abreuve jamais au moindre espoir, comme beaucoup d’écrivains américains aujourd’hui adaptés à Hollywood, James Ellroy, Stephen King, etc. Leur monde est celui des tragédies friandes de destinées humaines. Lorsque les Frères Coen s’étaient inspirés de Cormac McCarthy pour écrire No Country For Old Men, l’osmose était parfaite entre le sarcasme permanent des deux réalisateurs et la philosophie fataliste de l’écrivain. Cartel est d’ailleurs sorti une semaine seulement après Inside Llewyn Davis, dernier Coen : aussi opposés dans leur forme que possible, ces deux-là sont des portraits de loosers dans un univers plus grand qu’eux, qui les dédaigne, et dont ils ne parviendront jamais à effleurer le sommet en dépit de leurs efforts.

La capitale de cette esthétique hollywoodienne désabusée, c’est Brad Pitt. Centre névralgique d’un des derniers Frères Coen (Burn After Reading), il reprend dans Cartel le rôle de mentor méphistophélique qui était déjà le sien dans l’adaptation d’un autre grand récit noir à la Cormac McCarthy, Fight Club, de Chuck Palahniuk. Scott a d’ailleurs l’humour de le faire apparaître dans Cartel avec un énorme œil au beurre noir, soulignant que d’une œuvre à une autre, c’est le même Tyler Durden tuméfié qui voyage. Pour achever la cartographie du nihilisme qui voit à présent en Cartel une nouvelle mégapole, il faut donc mentionner David Fincher, dont le dernier film, Millenium, broyait ses protagonistes (et leurs chats), et les enfermait surtout dans une représentation du monde glacée, millimétrée… à la Ridley Scott. Un vrai cartel, en effet.

Si Scott s’est souvent adjoint les services d’excellents scénaristes, ses films ne brillent pas par leurs dialogues. A l’instar de The Social Network, qui marquait la rencontre de Fincher et de Sorkin, ou Lincoln, le Spielberg signé Tony Kushner, Cartel est d’abord un film bavard, tourné par un réalisateur visuel. Ici, le ciselage de la lumière et la rigoureuse composition des plans trouvent leur parfait contrepoint dans la sécheresse des échanges. C’est ce qui fait la saveur de la scène d’ouverture, plutôt moite, où s’opposent une apparente douceur, la caméra posée sur le ventre de Pénélope Cruz ou sous la main de Fassbender, et la courte conversation de ces derniers, d’une violence sourde derrière la tendresse, où rôdent les ordres, les rapports de pouvoir, les non-dits, la toute-puissance du plaisir. Dans La Route, qui valut le Prix Pulitzer à McCarthy en 2006, les conversations sont notées de manière à ce que la ponctuation du dialogue ait disparu. Sècheresse de la page : on n’y voit que les répliques, inscrites l’une en dessous de l’autre, souvent très courtes. Tirant de leur brièveté une violence qui tient toute entière à la sensation d’inexorabilité qui s’en dégage : rien ne ralentit le rythme de la parole, passant d’une bouche à une autre comme une grenade dégoupillée que se renverraient deux joueurs de tennis.

L’une des phrases de La Route, citée de mémoire, disait ceci - il s’agissait d’un conseil du père à son fils, lui déconseillant de poser son regard sur une nouvelle horreur : « Ce que tes yeux ont vu, tu ne pourras jamais le dé-voir. ». La phrase semblait écrite pour Ridley Scott, dont l’esthétique se résumerait assez bien à des scènes de révélation de visages horribles : dans Hannibal, la caméra s’en approche lentement ; dans Kingdom of Heaven, on retire lentement le masque, dans Prometheus, on le retire plus vite ; dans Cartel, la tête tranchée du motard tombe du casque/masque comme une crotte. De Hannibal à Cartel, les voiles blancs disparaissent de la scène, la révélation est de plus en plus brutale – de plus en plus sèche, McCarthyste. Cette citation de La Route s’applique aussi dans Cartel au boss joué par Javier Bardem, qui ne peut s’empêcher de raconter le traumatisme qu’a été pour lui le spectacle médusant du sexe de sa petite amie Malkina, jambes écartées sur un pare-brise contre lequel elle se masturba pour lui. « Mais pourquoi vous me racontez ça ? », demande le Counselor, « je n’en sais rien », répond Bardem, « Oubliez-le ». « Et comment je suis supposé oublier une chose pareille ? », rétorque Fassbender. Le Mal est fait, trop tard, encore. Ce qu’a vu Bardem c’est, écrasé contre une vitre comme sous un microscope, le sexe féminin qui cause la chute des hommes, quels qu’ils soient - le fond de la boîte de Pandore, véritable œil noir, loin de la friandise représentée par le sexe de Cruz dans la scène d’ouverture. Cette fois, la bête acharnée d’Alien ou de Prometheus est humaine, elle est blonde, et jouée par Cameron Diaz. Elle frappe toujours aveuglément.

C’est là le dernier raffinement du nihilisme à la McCarthy : imaginer que tous les malheurs ne viennent que de ce trou noir là – comme si la shame de Fassbender était devenue universelle. Le monde n’est dès lors pas plus contrôlé par les hommes que par les femmes, il l’est simplement par le sexe des femmes – qui n’est même pas « les femmes », mais apparaît comme une sorte d’alien, justement, greffé sur certains individus - d’ailleurs Malkina, les jambes écartées sur le pare-brise de Bardem, a quelque chose du facehugger d’Alien, écartant les jambes sur le visage de ses proies pour y injecter les graines de ce qui les tuera. On repense alors à un autre voisin de Cartel dans le calendrier des sorties, La Vénus à la Fourrure, étude des relations sado-masochistes entre amoureux et individus – et en particulier à cette citation de Sacher-Masoch, déjà employée dans notre critique du film de Polanski : « La femme, telle que la nature l’a faite et telle qu’elle attire l’homme de nos jours, est son ennemie et ne saurait être que son esclave ou bien son tyran, mais jamais sa compagne. Cela, elle ne pourra l’être que lorsqu’elle sera son égale en droits, son égale aussi par son éducation et par son travail ». Cartel oppose deux réactions de la femme face à un monde officiellement contrôlé par les hommes. L’une des scènes-clé du film voit ainsi Pénélope Cruz et Cameron Diaz discuter au bord d’une piscine, le dos nu. La première est une femme-trophée, le dos blanc, achetée en diamants par son futur époux de Counselor, et son destin est d’être détruite par les erreurs de celui-ci. La seconde est une prédatrice, des taches de panthère tatouées sur le dos, et son destin à elle est de profiter des erreurs de son petit-ami (Bardem) pour le détruire. Esclave, ou tyran. C’est ici que le nihilisme de McCarthy révèle sa face lumineuse : le monde ne peut qu’écraser ses protagonistes si la balance n’est pas parfaite entre les sexes. Nul doute qu’en étant moins esclave, Cruz aurait pu s’échapper ; qu’en étant moins tyran, Diaz n’aurait pas été contrainte de se changer en prédatrice sans âme hypnotisant ses proies par le spectacle de sa vulve. Et si la décapitation a autant d’importance dans le film, plusieurs fois mentionnée et plusieurs fois représentée, c’est qu’elle est le résultat par excellence de l’asexuation : décapiter, c’est priver le corps de son individualité – personne ne peut reconnaître le jeune motard assassiné sur la foi de son sexe seul : comment mieux démontrer l’inanité de la sexuation parmi les vivants ? Décapiter, c’est séparer la tête du sexe, fabriquer de purs cadavres où la question du genre n’est plus rattachée à l’identité. C’est ainsi la méthode d’exécution favorite du Cartel, qui, entre les mains du réalisateur de Thelma&Louise, ne se soucie pas seulement de drogue.

Dans Cartel, l’une des armes de décapitation est la représentation même de l’inexorabilité et de la bêtise entêtée du destin, dont le fonctionnement est longuement expliqué par celui qui finira par y succomber. On vous enroule un câble autour du cou, le câble se rembobine lentement dans son boîtier, et il n’y a rien que vous puissiez faire pour l’empêcher de se resserrer, de vous trancher la carotide, et de vous décapiter. Cartel ne s’intéresse pas plus à la drogue qu’au commerce des diamants, des bagnoles ou des humains, on ne voit d’ailleurs pas l’ombre d’un gramme de quoi que ce soit. Les scènes les plus importantes sont celles où opère une mécanique sauvage : celle des guépards poursuivant des lapins, celle du câble autour du cou ; celle de l’autre câble que l’on tend minutieusement au-dessus de la route pour décapiter un motard ; celle des pauvres qui se ruent sur un cadavre pour le dépouiller après sa mort, eux-mêmes mis en déroute par une mécanique supérieure, s’extrayant somptueusement d’une voiture blanche comme un suaire : deux guépards, à nouveau.

Ce qui compte enfin, ce n’est plus la représentation des Croisades, de la Rome Antique, ou de Robin des Bois, c’est celle du chagrin. On n’est sans doute pas prêts de savoir dans quelle mesure l’interruption du tournage de Cartel pour l’enterrement de Tony Scott a pu influencer la post-production du film, mais nous tenons ici l’œuvre d’un réalisateur fidèle à son stoïcisme, et le voyant mis à rude épreuve. Le dialogue final qui voit la douleur appeler à l’aide la sérénité en est l’illustration parfaite ; c’en est presque un dialogue mental. Fassbender éploré, écrasé de culpabilité, filmé en gros plan et mêlant sa morve à ses larmes comme une nouvelle Exarchopoulos, discute au téléphone avec un homme surgi de nulle part, tel l’Architecte de Matrix Reloaded ou le Wilford de Snowpiercer, debout dans un salon de billard cosy, et expliquant à son interlocuteur le fin mot de l’histoire : les erreurs sont irréparables, il n’y a qu’à les accepter. Cela ne veut pas dire qu’elles ne sont pas graves, cela ne veut pas dire que ce sera facile, ni que quoi que ce soit a du sens. C’est comme ça. Deal with it, dealer.

Scott s’amuse beaucoup avec les raccords dans Cartel. L’un d’entre eux fait passer de Cruz kidnappée à un buste de bronze, dressé à côté de son fiancé qui l’attend à l’hôtel, en vain. La figure sculptée apparaît comme figée dans sa douleur, à la fois stoïque et furieuse. Quelques instants plus tard, c’est sur un DVD-R que se retrouve gravé le martyre de la bien-nommée Cruz (Croix). La douleur est plus solide que le chagrin, plus solide que le sexe ; elle est la lame du glaive enfoncée dans le ventre du gladiateur ; et Cartel est ce DVD gravé dans le deuil, réponse d’un philosophe aux purs guépards et aux mauvaises panthères d’un monde qui mord quand l’envie lui en prend.

carteltexte

par Camille Brunel
lundi 18 novembre 2013

Cartel Ridley Scott

États-Unis ,  2013

(The Counsellor)

Avec : Michael Fassbender (L’avocat, le « Counsellor ») Penélope Cruz (Laura) ; Cameron Diaz (Malkina) ; Javier Bardem (Reiner) ; Brad Pitt (Westray) ; Rosie Perez (Ruth) ; Toby Kebbell (Tony) ; Bruno Ganz (Diamantaire).

Scénario : Cormac McCarthy

Durée : 1h51min

Sortie : 13 novembre 2013.

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