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Arrivée en retard à l’audition d’une adaptation sur les planches de La Vénus à la fourrure, roman de Léopold Von Saacher-Masoch, Vanda Jourdain (Emmanuelle Seigner) passe un casting qui se transforme en filage de la pièce. En un plan où celle-ci observe le metteur en scène déblatérer son agacement macho au téléphone, Polanski instille la possibilité que la nouvelle-venue ne soit pas seulement la naïve dont elle va prendre les airs pour à la fois énerver et séduire le mâle, ne lui offrant ainsi que le cliché de l’actrice débile, jurant et mâchant ostensiblement son chewing gum, terre à terre et vulgaire, multipliant hors-sujets et contre-sens - l’actrice qu’il mérite. Ce n’est que lorsque la vraie Vanda se glisse dans la peau de la Wanda de l’auteur autrichien que la langue et le ton de sa voix deviennent soudain limpides. La diction se calme, l’accent se tempère et la charretière popu se change en Vénus illuminée. Au long du film, les va-et-vient sont continus, c’est ce qui fait la beauté du jeu d’Emmanuelle Seigner : même à la fin, quand Amalric s’y croit et joue à fond la comédie, elle casse la magie et redevient l’actrice popu, montrant que c’est elle qui domine, manipule, tire les ficelles, que c’est elle qui décide quand on joue, quand on arrête.

Le metteur en scène Thomas (Mathieu Amalric) s’agace à un moment donné de la voir ramener l’explication du texte original à d’encombrantes questions sociales et matérielles. Sur le coup, on est tenté de le suivre : n’y a-t-il pas quelque chose de franchement lassant, à la longue, au fait de tout ramener au féminisme ? On comprendra plus tard que ce coup de colère n’était qu’une façon d’esquiver le problème, que ce n’était qu’un vieux truc de rhétorique : non, mon film ne parle pas de féminisme. Mais quand même, parlons-en... Le directeur d’acteur bourgeois, amoureux de ses mots, possède une expression si soutenue qu’elle en devient grotesque, quand bien même son rôle l’exige. L’inversion des rôles qui s’opère n’a rien de l’évidence scénaristique attendue par tout un chacun : certes, l’actrice prend le pouvoir sur le metteur en scène, mais la femme ne se contente pas de prendre le pouvoir sur l’homme. Comme le remarque Novacek, le metteur en scène, le sexisme, s’il est son vrai problème à lui, n’est pas forcément au coeur du film, et ce que l’on observe, c’est surtout une rigoureuse inversion des rapports dominants/dominés.

L’interprétation et le commentaire permanent de l’action changent la nature et l’origine de la soumission. Vanda est une manipulatrice déguisée en actrice vulgaire. C’est finalement elle qui dirige Thomas, au propre comme au figuré – elle s’occupe d’abord de la lumière, puis met son grain de sel dans la direction pour terminer son manège par une danse de bacchanale. Polanski a sans doute en mémoire la conclusion du roman de Sacher-Masoch : « la femme, telle que la nature l’a faite et telle qu’elle attire l’homme de nos jours, est son ennemie et ne saurait être que son esclave ou bien son tyran, mais jamais sa compagne. Cela, elle ne pourra l’être que lorsqu’elle sera son égale en droits, son égale aussi par son éducation et par son travail ». Il est donc question de rapport des sexes dans La Vénus à la Fourrure, mais pas seulement. Le changement de rôles, le changement de sexe, qui s’opère dans le dernier acte, l’indique bien : homme ou femme, ce qui compte, ce n’est pas le sexe, c’est qui porte le collier, qui obéit ; qui a envie d’obéir, qui a envie d’être dominé. Toute la malice du texte de David Ives, c’est justement de montrer que le problème, c’est que l’un comme l’autre désire être dominé. Le souci ne tient donc pas à celui qui veut maintenir le pouvoir sur l’autre, puisqu’il n’y tient finalement pas tant que ça : le souci, c’est celui qui, au mépris de ce qu’il veut vraiment, maintient un ordre établi sans se poser la question de sa légitimité.

L’inversion des polarités homme/femme, directeur/dirigée, fait tourner à plein régime les rapports de la séduction. La manipulation de Seigner par Amalric est une incarnation si banale de l’attraction qui unit un metteur en scène et son actrice qu’elle en devient ludique ; et Seigner incarne cette nouvelle Nana avec une grâce et un bonheur non-dissimulés. Ce duo fonctionne grâce au petit pouvoir exercé tour à tour par chacun dans le confinement d’un espace clos (c’était déjà l’idée de Carnage). La Vénus à la fourrure exploite à nouveau l’enfermement des personnages dans l’unicité d’un lieu, Polanski n’étant jamais autant lui-même qu’une fois enfermé (Le Locataire, Le Pianiste...)

La Vénus à la fourrure et Carnage n’ont pas beaucoup d’ambition, mais dans le bon sens du terme. La lecture fantastique de l’actrice comme succube du metteur en scène suffit au plaisir du réalisateur, qui reste redoutable dès qu’il se frotte au fantastique (Du Bal des Vampires à Rosemary’s Baby), et retrouvant ici l’Emmanuelle Seigner sanglante de La Neuvième Porte. La mise en abyme fait diversion, et permet simplement d’observer la transformation en temps réel d’une actrice médiocre en démon de cinéma : l’offrande d’un cinéaste envoûté par sa femme.

par Camille Brunel, Thomas Fioretti
jeudi 21 novembre 2013

La Venus à la fourrure Roman Polanski

France - Pologne ,  2013

Avec : Matthieu Amalric (Thomas) ; Emmanuelle Seigner (Vanda).

Scénario : Roman Polanski, David Ives.

Durée : 1h33min.

Sortie : 13 novembre 2013.