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Inside Llewyn Davis  de Joel&Ethan Coen

L’aède et son chat

6.2

Inside Llewyn Davis est moins un film sur la fatalité que sur la responsabilité : Llewyn Davis est le seul responsable de son destin, qu’il oriente grâce à, ou à cause de ses chansons. À moins qu’elles ne soient inspirées par les dieux, comme les chants homériques, dans ce cas, il en serait le médium.

Toutes ses chansons parlent de lui, sont « performatives », sont des oracles : seul lui semble ne pas s’en apercevoir. ILD est un film sur le pouvoir du verbe, du chant comme créateur et agent de la réalité.

Dans la première chanson que l’on entend dans le film, Llewyn demande à être « pendu haut et court » : il va être exaucé, c’est ce qui va lui arriver pendant la suite du film, qui s’apparente à un voyage au pays des morts - en particulier pendant le voyage à Chicago : dans la voiture, tous les passagers sont morts.

Il est un mort-vivant pendant tout le film, depuis sa rencontre avec elle, la mort, sous la figure de ce personnage noir, silhouette à chapeau qui le rosse une première fois pour "avoir ouvert sa gueule" pendant un concert, la veille (ça pourrait aussi bien être pour avoir ouvert sa gueule pour chanter).

Deux plans fondus-enchainés font fusionner ce personnage, s’éloignant dans la ruelle sombre, et le chat marchant dans le couloir vers la chambre de Llewyn. Moins un double de ce dernier que la mort elle-même qui l’accompagnera pendant le reste du film, le chat le guide, l’emmène. Les deux personnages (l’homme en noir, puis le chat) seraient le fantôme de l’ami disparu, le « partenaire ». Celui ci s’est jeté d’un pont, et leur chanson la plus connue parlait « d’avoir des ailes », de « rejoindre l’ami disparu ». A ce titre, elle a été performative : le partenaire (un ange ?) est revenu donner une leçon de vie à Llewyn.

Une autre chanson raconte cette reine qui demande à son roi qu’on lui ouvre le ventre pour en sortir son bébé. Finalement le bébé survit, la reine meurt. Dans le film, la chanson se réalisera aussi : une femme que Llewyn voulait faire avorter a finalement gardé leur enfant, et a disparue (est morte pour lui). Il chante cette chanson devant le géant américain de la musique, Bud Grossman à Chicago, dans une salle de concert vide. Derrière Grossman, il y a une lumière surnaturelle, éclatante, dont on ne distingue pas la provenance. Grossman représente celui qui pourrait lui faire franchir la porte du paradis, sorte de Saint Pierre vulgaire et grand (selon la langue dans laquelle on entend le mot “gross”, anglais ou allemand). Le Paradis peut en effet aussi être la gloire, au sens religieux du terme. Finalement, StPierre le renvoie chez lui - il est trop tôt pour mourir - en lui disant : « Je ne vois pas d’argent ici ».

La fin du film recèle une explication toute aussi prosaïque. Llewyn se fait rosser une deuxième fois (le film n’est pas un long flash-back : quoique similaires, les deux scènes se suivent temporellement - dans la première, notamment, on n’entend pas Bob Dylan commencer à chanter), il se fait rosser une seconde fois, donc, par celui qui s’avère être le mari de la femme insultée la veille. Ce n’est plus la mort, c’est juste un mari en colère. Cette explication lève le mystère, retire sa portée métaphysique à la séquence initiale. Llewyn peut finalement dire "au revoir" (en français ?) à la mort, en souriant même, et retourner dans le monde des vivants. Ulysse aussi - la mort, le chat, le partenaire, les Enfers - était également rentré chez lui. Un vrai happy end.

Moins film de « loser » que conte initiatique, version sordide de La vie est belle, avec l’irruption du fantastique angélique, ou courte épopée, Inside Llewyn Davis rappelle aussi Eyes Wide Shut, en tant que parcours dont le sens échappe au protagoniste principal, mais agissant profondément sur lui et sa vie.

Pourquoi le musicien qui prête son canapé à Llewyn pendant quelques jours, le dénommé Al Cody, s’appelle-t-il Milgram de son vrai nom (Llewyn le découvre en voyant son courrier dans une caisse) ? A serious man mettait en scène l’expérience du chat de Schrödinger : rien n’interdit de penser ici à l’expérience de Milgram, qui cherchait à répondre à la question suivante : « Pendant combien de temps un individu donnera des chocs à un autre si on lui dit de le faire, même si il pense que l’autre personne pourrait être gravement blessée ? » Les épreuves endurées par Llewyn relèveraient-elles d’une expérience de Milgram ? Jusqu’où sommes-nous prêts à voir souffrir le héros ?

Les frères Coen mélangent mythologie, récit initiatique, morale juive et théories scientifiques. Comme le chat de Schrödinger, Llewyn est à la fois mort et vivant. Les spectateurs sont les cobayes de l’expérience.

par Wilfried Paris
mardi 26 novembre 2013

Inside Llewyn Davis Joel&Ethan Coen

États-Unis ,  2013

Avec : Oscar Isaac (Llewyn Davis), Carey Mulligan (Jean), Garrett Hedlund (Johnny), John Goodman...

Scénario : Frères Coen

Durée : 1h45min.

Sortie : 6 novembre 2013.

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