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L'Escale  de Kaveh Bakhtiari

Cicatrice et garde-frontière

7.2

Présenté hors-compétition au dernier Festival des 3 Continents, qui vient de s’achever, L’Escale avait d’abord été présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, où nous l’avions découvert.

Dans ses meilleurs moments, le documentaire de Kaveh Bakhtiari ressemble à une fiction, de celles qui justement se déguisent en documentaire pour accentuer l’effet de réel. Des Iraniens, cousins et amis du réalisateur, tentent de gagner l’Europe du Nord via la Méditerranée et se retrouvent coincés en Grèce après avoir été truandés par des passeurs : le sujet de L’Escale est traité par moments avec une telle intelligence de moyens qu’on les croirait scénarisés. Qui plus est, la distance entre le caméraman et les personnes filmées sonne juste, Bakhtiari ne perdant jamais de vue que son regard est celui d’un citoyen privilégié sur des hommes infiniment plus misérables que lui.

Afin de passer la frontière, les Iraniens doivent obtenir le passeport de quelqu’un qui leur ressemble et ensuite se grimer encore un peu pour perfectionner leur ressemblance. Histoire d’infiltration et de corps, L’escale frise le film d’espionnage : le groupe d’amis se délite peu à peu au fur et à mesure des passages réussis, en laissant un seul sur le carreau, cousin du réalisateur : un accident de jeunesse l’a laissé défiguré et jamais aucun maquillage ne lui permettra de ressembler au visage d’un autre. Plus étrange encore, cette cicatrice d’enfance lui cloue sur la joue gauche un sourire permanent, correspondant à la fois à sa joie de vivre indéfectible et à sa volonté de masquer l’amertume.

Ce visage, Bakhtiari le filme comme les autres et le drame de son visage unique est à peine suggéré, de même que les corps qui traversent le cadre n’en sont jamais le centre mais retiennent plus que toute autre chose l’attention du spectateur. Du visage balafré de l’un aux lèvres littéralement cousues d’un autre, lancé dans une grève de la faim ; d’un œil noir en gros plan sur lequel on applique maladroitement une lentille bleue aux ventres énormes et velus d’une scène de cuisine où, torse nus, les protagonistes préparent quelque bouillie pour leur camarade auto-mutilé : ces formes de l’incarnation d’individus qui n’existent officiellement pas offrent au public la possibilité de sentir, même un peu, même de loin, ce que peuvent être leur douleur et leur vie.

Lors des applaudissements qui suivirent la projection à Cannes, le réalisateur se leva, aux côtés de deux de ses sujets – pour ne pas dire « acteurs ». De l’appartement insalubre à l’écran au smoking cannois de la salle, le raccourci était saisissant. Les deux rescapés que l’on avait alors sous les yeux ne faisaient qu’insister sur l’absence tragique au festival du cousin défiguré, retourné en Iran et assassiné là-bas.

par Camille Brunel
mercredi 27 novembre 2013

L'Escale Kaveh Bakhtiari

France - Suisse ,  2013

Durée : 1h40min.

Sortie : 27 novembre 2013.

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