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Les rencontres d'après minuit  de Yann Gonzalez

Le patchouli et le cul

4.8

Une jeune femme, Ali, son petit ami Matthias et leur domestique travesti en femme, attendent dans leur salon chic-électro l’arrivée de La Chienne, de La Star, de L’Adolescent et de L’Etalon, pour passer à la partouze. Avant ça : un prologue où Ali fait de la moto. Le casque du conducteur est un masque occultant son visage, et qui augure du fait que les personnages veulent se faire tout petits, presque invisibles. Ali attend quelqu’un, mais la moto démarre, avant qu’on ait pu voir qui c’était, une fois encore. Elle pleure, le décor qui défile sèche ses larmes, bien que l’engin reste immobile : les sanglots sont comme aspirés par les murs du studio, les fonds de couleur unie assèchent les émotions, vampirisent les acteurs.

Pourtant Ali se contorsionne, elle met les doigts dans la bouche du motard, est excitée ou fait semblant. Chaque personnage est ainsi présenté par un flash-back en forme de court-métrage. Dans toutes ces scènes, il est question de faire semblant, d’imiter : juste avant d’arriver, L’Etalon Cantona a subi la cruauté de la commissaire du peuple joué par Béatrice Dalle, qui l’a transformé en chien rampant et qu’elle essaie de fouetter sans conviction. Elle porte une chapka avec une étoile rouge, une faucille et un marteau dessus : elle aurait dû venir à la soirée aussi, il manquait une actrice établie en t-shirt CCCP pour réchauffer l’ambiance morose. Retour à Matthias, qui raconte comment il a perdu l’oeil lui permettant d’organiser la soirée. Il arbore son bandeau d’Albator, on se croirait dans Perceval le Gallois, la toile de fond, les vastes contrées de peinture, mais finalement ce n’est pas très important ; le décor est déjà trop chargé, retour au salon Ikea. Gonzalez tient à Albator comme La Chienne tient le sexe de Cantona, telle une passagère du métro qui s’accroche à la barre. Le récit d’une fausse expérience SM résume le motif de la soirée : j’ai presque fait ça, j’ai presque envie de faire l’amour, j’ai presque envie de danser, de pleurer, de chanter ; je suis fan d’Albator, j’ai vu presque tous les épisodes. Cantona n’aura pas d’érection, et son pénis est un meuble en plastique à contempler avec ardeur, mais sans harder.

Chacun son tour, les personnages passent un test de personnalité : l’ambiance n’est pas bonne, personne ne se connaît, donc chacun met pour se présenter non pas la musique qui lui plaît, mais celle qui lui ressemble. Les participants sont tous très seuls, mais aussi très spéciaux et uniques. Un juke-box sensoriel dans un coin de la pièce fera l’affaire. La Chienne, La Star, Matthias et L’Adolescent y posent la main. Ce devrait être l’apogée de ce film en forme d’hommage au lyrisme, mais la musique le trahit : tous les thèmes se ressemblent, mi-déprimants, mi-dansants, finalement aucun des deux. Ce n’est pas Brian Eno, c’est M83. C’est toujours la même chose, alors qu’on pensait que le film allait enfin exploser, tomber le masque et se faire vraiment lyrique, au risque d’être grandiloquent. C’est tout l’inverse qui se produit : aucun thème ne reste en tête, aucune personnalité ne se distingue des autres. Tous les personnages sont exceptionnels, et c’est sûrement pour ça qu’on ne s’en rend pas compte. Comme les films qu’adore Gonzalez, ils sont tous assurément géniaux, mais il est difficile en s’en inspirant de faire un film qui se démarque. Le studio n’est pas le lieu de tous les possibles, mais le seul lieu qui puisse sauver le monde de la disparition. Même les personnages s’y mettent, ils aimeraient que ce soit eux les fonds verts, ceux sur qui viendrait s’imprimer un coucher de soleil. Le studio ne sert pas à réaliser ses rêves ni à faire ce qu’on veut, mais à représenter l’essentiel. Les rencontres d’après minuit part à la fois de cette ambition démesurée et d’une mise en œuvre anti-grand studio, même dans l’esprit. Il devait forcément y avoir quelque chose de vicié là dedans pour que le film finisse ainsi par raconter son propre naufrage, sa propre mutation en déchet post-moderne.

par Aleksander Jousselin
jeudi 28 novembre 2013

Les rencontres d'après minuit Yann Gonzalez

France ,  2013

Avec : Kate Moran, Niels Schneider, Nicolas Maury, Eric Cantona, Béatrice Dalle...

Scénario : Yann Gonzalez

Durée : 1h31min.

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