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Violette  de Martin Provost

Du masochisme (volume 3)

4.9

Montage sans vigueur, forme agréable mais sans surprise : le film de Martin Provost pourrait s’enliser dans les sables d’une reconstitution poussive, pourtant un personnage émerge, vif et attachant : Violette Leduc, femme masochiste. A elle seule, elle légitime le film, voyant sa vie traversée d’amours impossibles où elle se complaît dans un rôle de victime éperdue. Violette traque des êtres qui ne peuvent pas l’aimer, leur infligeant son désir de souffrance et de soumission. La jeune femme s’éprend ainsi de Maurice Sachs et Jacques Guérin, tous deux homosexuels, mais surtout de Simone de Beauvoir, impératrice glacée qui sert de pilier au récit.

On pense à l’analyse de Sacher-Masoch, encore lui, pas par Polanski mais par Deleuze. Le masochiste n’est pas la figure opposée du sadique, il n’est pas seulement une victime jouissant de la douleur infligée, subissant son mal. Au contraire, le masochiste est un éducateur, qui doit forcer l’autre à devenir despote pour mieux lui faire exécuter son programme. Ainsi Violette Leduc aime Simone de Beauvoir mais celle-ci ne l’aime pas. Violette invoque sa laideur comme une ritournelle, cause du malheur et du soulagement, stimulation éternelle des zones de souffrances qui font jouir. Cette prétendue laideur de Violette qui s’opposerait si fort à la prétendue beauté de Simone, Provost s’en méfie : il en joue. En choisissant Emmanuelle Devos pour incarner Leduc, Provost interprète la laideur de l’héroïne comme une vue de l’esprit. La laideur n’est plus visible et devient le symptôme du mal être. Au contraire c’est la puissance érotique du corps de Devos qui apparaît.

Seul l’accoutrement des deux héroïnes signifie la distinction sociale qui les sépare. Violette est affublée de tenues criardes, de gros souliers qui alourdissent sa démarche, alors que Simone apparaît toujours empreinte d’une élégance éclairée de bijoux imposants marquant la tentative de sécession opérée avec son milieu d’origine. Provost pointe cette fracture esthétique et sociale comme véritable cause de l’impossibilité de l’amour. Ce que dénonce Beauvoir dans Le Deuxième sexe, où la femme, le noir et le prolétaire sont opprimés par le patriarcat blanc bourgeois, affecte aussi le désir de l’auteur qui semble jouer de cette supériorité sociale qui la rend désirable.

Cette appartenance de Violette à la classe populaire désargentée est illustrée par son amitié avec Genet, lui aussi étranger par ses origines sociales au cénacle de l’existentialisme et du nouveau roman. Pourtant, l’impossibilité amoureuse entre les deux héroïnes n’est qu’apparente, dans la mesure où, Beauvoir continue de fréquenter, de soutenir, de maintenir une certaine ouverture face à Leduc. Leur histoire existe, teintée de frustration et de perversion inavouée. Beauvoir devient le grand bourreau, celui qui obsède, que l’on admire, à qui l’on obéit aveuglément. Leduc fait face, en victime prête à tous les sacrifices, ressassant à l’infini le manque d’amour de Beauvoir, faisant un livre de cet amour perdu et jouissant toujours de sa froideur plus que de ses marques d’amitié et d’estime. La contrainte que Leduc, fausse victime, exerce sur Beauvoir, éclate lorsque cette dernière avoue, dans les escaliers d’une clinique où Leduc est internée, qu’on ne peut pas être amie avec une femme comme Leduc, que c’est un devoir qui s’impose à elle. Pourtant, Marguerite Duras, contemporaine des deux femmes, écrit dans La Vie matérielle : « Ce n’est pas possible d’aimer quelqu’un à qui vous ne plaisez pas du tout, que vous ennuyez totalement, je ne crois pas à ça ». En attendant, Leduc aura quand même ensorcelé Beauvoir jusqu’à se faire entretenir quelques années.

par Florence Andoka
dimanche 1er décembre 2013

Violette Martin Provost

France ,  2013

Avec : Emmanuelle Devos (Violette Leduc) ; Sandrine Kiberlain (Simonde de Beauvoir) ; Olivier Gourmet ; Jacques Bonnaffé ; Olivier Py...

Scénario : Martin Provost, Marc Abdelnour, René de Ceccatty

Durée : 2h12min.

Sortie : 6 novembre 2013.

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