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35e Festival des 3 Continents – 19-26/11/2013

Nantes 2013

1. INTRODUCTION A LA DURÉE DE LA VIE

Dans les salles du Festival des Trois Continents, le réseau est excellent et les films, pas encore distribués, parfois pas distribuables. Ils viennent d’Amérique du Sud, d’Afrique, ou d’Asie, et s’intéressent à des territoires où, précisément, les formes de la communication numérique se limitent à quelques coups de fil sur un téléphone portable. Ils ne courent pas après leur spectateur assis à côté de l’issue de secours grande ouverte du réseau 3G. Arriver à Nantes, changer de continent dans les salles du Katorza et environnantes, comme cela se fait depuis désormais 35 ans, c’est d’abord voyager soi-même, changer soi-même. Un spectateur pressé n’y verra rien. Les films y ont tous en commun de ne jamais céder à la tentation de rattraper la vitesse du flux de pensée.

Pour voyager soi-même, devenir un peu autre, un peu plus calme, rien de tel qu’un passeur chargé d’instaurer en soi ce décalage horaire, ce nouveau rapport au temps et – lâchons le mot, qui risque de coller aux doigts – à la durée. C’est ainsi qu’en arrivant à Nantes, le 21 novembre dernier, j’ai à peine posé mes bagages que je me retrouve dans une navette qui me dépose au Grand T, où se déroule un concert de musique indienne. Durée : indéfinie. Peut-être 30 minutes. Peut-être plus. On n’en sait rien, le programme ne le dit pas. Ce côtoiement du passé et du présent mentionné par le programme se joue là, dans cette abolition du temps passé comme du temps présent.

Wasifuddin Dagar vient s’asseoir en tailleur sur la scène, à l’intérieur d’un grand drap blanc posé par terre. Il est rejoint par un joueur de tam-tam et deux femmes munies d’une sorte de long sitar à une seule corde. Il commence à accorder les instruments et bien-sûr, le concert a déjà commencé. La musique fonctionne sur très peu de notes. Quatre ou cinq, que le chanteur explique au début - chacune porte un nom, peut-être même un prénom. Il chante d’abord sans s’arrêter pendant bien 25 minutes, accompagné du seul bourdon des deux sitars pincés par les femmes immobiles. Ce bourdon ne s’arrêtera pas de la soirée. Quant à la voix, elle rappelle le didgeridoo pour certains sons, mais il n’y a aucune respiration circulaire à l’œuvre, l’homme reprend son souffle quand bon lui semble. Sa main s’agite parfois comme celle d’un rappeur pour contrôler son diaphragme et imposer des modulations au parcours de la voix dans sa gorge. Le public n’a qu’à se laisser happer par ses micro-modulations : le concert, c’est elles. C’est aussi la façon dont la note sort légèrement fausse et s’ajuste lentement. Le temps qu’une nouvelle note apparaisse, on peut connaître la précédente par cœur, imprimée sur notre mémoire auditive.

Ce concert est un mode d’emploi. Il annonce les films à venir, annonce Stray Dogs, de Tsai Ming Liang, projeté le lendemain. En matière d’invitation à la méditation, on ne fait pas mieux. Les spectateurs qui quittent la salle, physiquement, ou en rallumant leur portable, sont repérables de loin. Il y a une vraie récompense à la clé pour quiconque fait l’effort d’accrocher son train de pensée à la locomotive du chant monocorde. Une purification et une préparation.

« Mon corps est donc l’instrument. Dieu lui a donné la possibilité d’utiliser d’autres instruments, la technologie, la science. Mais avec la musique, le corps cherche à toucher l’âme. La musique est la nourriture de l’âme. Qu’est-ce que la musique ? C’est la nourriture de notre âme. Notre âme aussi a besoin de se nourrir. » Le concert s’achève. Vingt minutes passent, je reste dans la salle. L’écran s’allume : la projection de Dhrupad, de Mani Kaul, commence. Pas vraiment un film : plutôt la réincarnation à l’écran du chanteur qu’on avait sous les yeux, quelques minutes plus tôt. La voix, les gestes, les notes, tout s’y retrouve. L’homme de la scène a glissé sur une pellicule de 1982, et cette fois les mouvements de notre flux de pensée sont guidés par de simples panoramiques partant des musiciens et se tournant vers des temples hindous. Ici, le spectateur inexpérimenté commence à rendre les armes à une somnolence victorieuse, et les rêves les plus étranges s’immiscent entre les paupières fermées et l’écran.

Le film s’achève sur un plan qui épouse les toits d’une ville indienne, point de vue, souvent repris par Gaspar Noé, d’une caméra flottante, marquant une expérience hors du corps. Le voyage a commencé, la compétition est à nous, les rétrospectives, les focus du Festival nous ont ouvert leurs portes. Nous n’aurons pas besoin d’issue de secours.

2. Huit films (sur quatre-vingt)

En fait de compétition nantaise, nous avions fait l’expérience à Venise de Feng Ai, de Wang Bing (texte ici et entretien à suivre). Our Sunhi, de Hong Sang-Soo, affiche complet. On aura en revanche pu voir « le film thaïlandais » (pour ne pas dire le Nawapol Thamrongrattanarit) : 36 plans fixes pour un film intitulé 36, belle idée à la base consistant à parler de résilience du souvenir, de volonté de retrouver le passé par la photographie, et d’ainsi jouer sur la mémoire des plans chez le spectateur. Le problème, c’est que le réalisateur systématise le truc consistant à cacher une partie de l’écran avec un mur, un rideau, ou en laissant une partie du visage des acteurs hors-champ : si les gens ne l’intéresse pas, s’il cherche à les cacher sans cesse, pourquoi les filmer ? Quelques scènes, au début, donnent l’impression que chaque plan raconte ce qui s’est passé avant, que chaque plan est la reconstitution des quelques minutes qui ont précédé la mise en marche de la caméra. L’idée est intéressante, mais ne dure pas.

Dans la collection des films aux bonnes idées s’évaporant au soleil, citons le brésilien Sopro : d’abord les aventures d’une miche de pain, puis d’un souffle de vent, puis d’un veau. Film choral, en fait, ne laissant pas vraiment le temps de s’attacher aux trois personnages, qu’on aurait aimé mieux connaître. Plus sérieusement, le réalisateur Marcos Pimentel suit à la lettre les poncifs du film de nature, et filme la mise à bas d’un veau comme si personne ne l’avait fait avant lui. Le montage parallèle avec la vie des paysans n’arrange rien à l’affaire. C’est souvent très joli, d’un calme salvateur et qui, parfois, « nourrit l’âme », pour reprendre l’expression de Wasifuddin Dagar – mais alors, c’est du fast-food, de la philosophie industrielle. Vimukhti Jayasundara, avec son sourire d’épicurien, et son goût pour le retour des êtres et des choses, reconnaît avoir beaucoup aimé ce film qui est surtout la réincarnation de beaucoup d’autres.

On aura également pu jeter un œil à Au revoir l’été, de Koji Fukada, proche du membre du jury Chris Fujiwara (qui apparaît au détour d’un couloir), annoncé comme le grand challenger face à Wang Bing et Hong Sang-Soo – et finalement vainqueur de la Montgolfière d’Or. Le film est d’abord un Rohmer tourné au Japon, où de jolies héroïnes se racontent leur passé et celui de leurs parents les pieds dans les vagues. Mais une violence sourd et rompt la routine du film de plage : l’héroïne jouée par Fumi Nikaidô, vraiment très jolie, l’est peut-être un peu trop, et fraye avec les love-hotels, rencontre une cousine qui s’y rend fréquemment ; quelques militants évoquent Fukushima et rappellent qu’on n’est plus dans les années 60, et que quelque chose s’est brisé depuis. Au revoir l’été, quoi. Le film est d’ailleurs parfois trop démonstratif, trop volontaire, mais il l’est comme les films de jeunes réalisateurs appliqués. Pas un défaut donc, et quelque chose de prometteur.

Diffusé après Sopro, Au revoir l’été gagne à son tour une autre dimension. Sopro était diffusé en copie 35mm. Les plans de la nature silencieuse étaient envahis par le ronron du projecteur : clairement, le film avait oublié de prendre en compte ce détail lors de son élaboration. On ne filme pas le silence de la même manière quand on sait que la salle, à terme, sera envahie par le bruit du projecteur. Au revoir l’été, en revanche, est projeté en numérique – et le volume des conversations est très bas. Silence total dans la salle. Ambiance feutrée, ouatée. Les vacances à la plage de l’héroïne semblent se passent dans un univers en apparence doux, à la limite de la nonchalance. On est obligé de prêter l’oreille aux intonations, à moins de ne lire que les sous-titres comme les cartons d’un film muet.

Un film muet, on en aura d’ailleurs croisé un : Siliva the Zulu, Afrique du Sud, 1927. Le réalisateur est italien, Attilio Gatti. Un pur conte, à ceci près qu’il est interprété par des acteurs amateurs, et que ceux-ci ont été recrutés dans une tribu zouloue de 1927. Le documentaire sur la tribu se mêle à la fiction sur un amant piégé par son rival jaloux. Dans la rétrospective chinoise, on pouvait observer L’arrivée du Printemps parmi les hommes ou L’histoire secrète des Qing, qui valent autant, encore, comme fiction que comme documents d’une période historique de la Chine. L’histoire secrète des Qing raconte mille choses, et en particulier l’histoire d’une gifle, ce qui ne manque pas de piquant : l’impératrice daignera-t-elle ou non gifler ou non sa belle-fille ?

(à suivre)

par Camille Brunel
mardi 10 décembre 2013

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