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Casse-tête chinois  de Cédric Klapisch

L’inrockuptible

3.7

Il y a un problème quand on commence à apprécier un film au moment où l’un des personnages finit par s’envoyer la baby-sitter. On en est alors au début du dernier tiers de l’histoire de Xavier, écrivaillon exilé à New York pour rejoindre son ex, ses deux enfants, une vieille amie lesbienne à qui il donne son sperme, et où viendront le retrouver Benoît Jacquot, Audrey Tautou, le sens de la vie, et tout un tas d’autres trucs chargés de gaver ce scénario angoissé par le « vide ». Comme tous les précédents vaudevilles de Klapisch – L’Auberge espagnole, Les Poupées russes, Paris, ce dernier Casse-tête ne s’occupe que d’histoires de fesses, ce qui ne poserait aucun problème si le réalisateur du Ramoneur des Lilas ne se sentait obligé de faire croire qu’il y a chez lui autre chose que les problèmes de cul. Partant de là, rien ne semble aussi artificiel, dans Casse-tête chinois, que les atermoiements de Xavier qui tente de démontrer par A+B que sa vie est compliquée. De deux choses l’une : soit le film fait le portrait d’un jeune type persuadé que sa vie est compliquée, mais ne l’est pas (dont tous les problèmes ont une solution très simple, énoncée par le personnage de Cécile de France : « baise ») ; soit le film fait le portrait d’un jeune type persuadé à juste titre que sa vie est compliquée, fait mousser les situations jusqu’à ce qu’on le prenne en pitié – et alors c’est énervant. Casse-tête chinois baigne dans cette option-là pendant les deux tiers du film. Jusqu’à ce que, enfin, quelqu’un se tape la baby-sitter.

Avant cela, la profusion endémique des jump-cuts qui remplacent la mise-en-scène, les petits effets clic-pub bidouillés par un infographiste cool et la voix off de barbu saoûlé par la vie rappellent la série Bref, qui faisait parfois rire, mais devenait de plus en plus agaçante au fur et à mesure que l’enchaînement des épisodes venait contredire le programme affiché par le titre. Le modèle reconnu de Bref, c’était L’Auberge espagnole : aujourd’hui, au tour de Klapisch de piquer à la série rendue célèbre par Canal+ une de ses séquences de masturbation. C’est symbiotique, c’est beau. Renvoi poli d’ascenseur, façon Twitter : l’acteur et co-créateur de Bref, Kyan Khojandi, apparaît ainsi dans Casse-tête chinois. Sous le pseudo de l’assistant-réalisateur du film, Antoine Garceau, il incarne un jeune auteur publié, « la relève », « le nouveau Proust ». Alors qu’il semble ainsi vendre la mèche, Klapisch garde une carte dans sa manche : cette façon, clairement désagréable, qu’a Kyan Khojandi de lancer au héros Xavier qu’il a « lu son nouveau book », en fait un frimeur antipathique et révèle le ton général du film, celui d’un homme qui a finalement assez peu de sympathie pour la relève aux dents longues. Forcément : lui et la relève étant interchangeables, que restera-t-il de lui ? Trouille de la jeunesse toujours, avec ce personnage de l’ado filmé via Skype qui s’exclame que « wesh c’est ringard », comme s’il était important de rester à la page, d’être encore plus djeunz que les djeunz. C’est l’une des premières sensations de Xavier à New York : celle de venir du vieux monde.

L’infidélité au cœur du cinéma vaudevillesque de Klapisch n’est en effet pas n’importe laquelle : c’est celle qui consiste à rechercher les petites jeunes. Dans L’Auberge Espagnole, Xavier quittait sa copine de cinq ans pour une autre, plus fraîche ; dans Les Poupées Russes, on quittait la vieille amie Wendy pour la spectaculaire Lucy Gordon ; dans Paris, Fabrice Luchini craquait pour son élève Mélanie Laurent. Dans Casse-tête chinois, c’est Cécile de France qui craque pour la nouvelle recrue du casting, le fascinant sosie de Noomi Rapace qu’est Flore Bonaventura. Quitte à risquer une référence écrasante, on pense à Hubert Selby Jr. plutôt qu’à Proust : pas Last Exit to Brooklyn mais Le Démon, ou l’histoire d’un homme qui ne peut s’empêcher de tromper sa femme. Si Klapisch osait pour de bon ôter le vernis de ses films de fesses, laissait tomber la séduction des plus jeunes, il raconterait sans doute cette histoire d’un homme qui se hait, faute de pouvoir se retenir de courir après la jeunesse.

par Camille Brunel
samedi 14 décembre 2013

Casse-tête chinois Cédric Klapisch

France ,  2013

Avec : Romain Duris (Xavier) ; Audrey Tautou (Martine) ; Cécile de France (Isabelle) ; Kelly Reilly (Wendy) ; Sandrine Holt (Ju) ; Margaux Mansart (Mia) ; Pablo Mugnier-Jacob (Tom) ; Flore Bonaventura (Isabelle de Groote).

Durée : 1h54min.

Sortie : 4 décembre 2013.

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