L'Affaire Farewell  de Christian Carion

Blockbusters

3.2

Un pré-générique déroule des images d’archives de la conquête spatiale, surcadrées par les étendards des deux concurrents soviétique et américain. Un carton indique l’enjeu historique de l’intrigue : en 1981 surviennent des événements qui, affaiblissant l’URSS, annoncent la fin de l’organisation bipolaire du monde. Pour laisser place à quoi, multipolarité, hégémonie américaine, chaos ? L’exergue pose sourdement la question. La réponse est laissée à l’intelligence du spectateur. Un premier plan sur les rues moscovites fait plonger tête baissée dans l’époque décrite, nouveau pic dans la Guerre froide, où Reagan et Brejnev se font face. Nous suivons un ingénieur de Thompson en poste à Moscou, Pierre Froment (Guillaume Canet), contacté par un agent du KGB (Emir Kusturica), dissident secret qui veut la chute de l’URSS. Dans ce but, le camarade Grigoriev révèlera à l’Occident, en passant par Froment, toute l’organisation du système d’espionnage militaire, politique et industriel de son pays. C’est « l’affaire Farewell ». Carion en extrait toute la matière proprement cinématographique et concocte un thriller politique à suspense et enjeux internationaux. Avec le désir sûrement de suivre implacablement Pakula et Lumet : rien que le déroulement des faits.

Dommage que les deux blocs soient rapidement réduits à leur caricature. Les plans sur la reconstitution du Moscou soviétique sont accompagnés d’Internationale et de Chant des partisans, ceux sur le cabinet de la Maison Blanche dévoilent Reagan passant à ses collaborateurs ses meilleures scènes de western. Il y a peut-être là une manière de dire, un peu vite, que les deux idéologies se replient sur leurs mythes populaires respectifs pour couvrir une politique d’intérêts opaques dans les hautes sphères. Se donner un sujet peu connu pour retomber sur de vieilles généralités, c’est une prouesse. Difficile dès lors de comparer aux grands thrillers d’espionnage un film qui fait si peu de cas de la précision.

L’Affaire bifurque vers des histoires sentimentales et accorde une attention égale à une trahison nationale et une autre intime. L’agent Grigoriev trompe sa femme et se fait surprendre par son fils. Dans la veine de La Vie des autres, Farewell refait ce vieux pari que la bluette se greffe sans dommage au thriller. L’idée n’est pas mauvaise par principe. Carion se contente d’un jeu de reflets et de contradictions, pour embrasser peut-être une "complexité humaine". Il produit en fait un grave déséquilibre. Entre les séquences où la femme de Froment découvre que son mari sans histoire s’est fait espion, et celles où l’homme du KGB partage un dernier baiser avec son amante, puis une danse avec sa femme, il reste peu de place pour une intrigue politique. Juste pour quelques molles exécutions des classiques du genre. Rencontres à la sauvette pour transfert de documents, esquisse d’une paranoïa de la filature, agent en sueur bloqué à un feu rouge, balayage des cabinets présidentiels, de Mitterrand à Reagan. Le pire est pour la fin : Gorbatchev en réunion. Courte séquence qui expédie la question de la réaction soviétique et lâche le mot-repère : « nous sommes foutus, il faut de l’ouverture, il faut une perestroïka ».

La recette est curieuse, scolaire et brouillonne à la fois. Guillaume Canet, vu récemment en type banal transformé espion chez Nicolas Saada, parle couramment russe. L’allemande Alexandra Maria Lara, déjà vue dans toutes sortes de films historiques, et le serbe Kusturica, sont censés passer pour des russes. C’est peut-être un début de réponse à la question muette du début. Après la chute de l’URSS ? Un monde où un cinéaste français, des acteurs internationaux exportables sans distinction, fabriquent ensemble un produit standard franco-hollywoodien baignant dans la laide photographie bleutée des blockbusters.

par Olivier Waqué
lundi 19 octobre 2009

L'Affaire Farewell Christian Carion

France ,  2009

Avec : Emir Kusturica (Grigoriev) ; Guillaume Canet (Pierre) ; Alexandra Maria Lara (Jessica).

Durée : 1h59. Sortie : 23 septembre 2009.

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