JPEG - 105.4 ko
spip_tete

Rédemption  de Miguel Gomes

4 Conservateurs de l’apocalypse

9.5

Quatre récits constituent Rédemption, quatre épisodes racontés en voix off et par un montage d’images de sources diverses : films de cinéma ou en 8 ou 16 mm, classiques ou mineurs. Le film est en quatre langues : portugais, italien, français et allemand. Chaque récit dure cinq minutes et relate, à la première personne, un souvenir personnel situé à une date précise, un jour unique. Pourtant, tous les épisodes débordent ce cadre et font, en très peu de temps, l’histoire d’une catastrophe d’échelle variable, du drame familial à la tragédie politique. Ce n’est qu’à la fin du film, en quatre cartons, que Gomes nous révèle pour qui chaque voix parlait et depuis quelle date.

Attention, à partir d’ici, spoiling !

Quatre dirigeants européens conservateurs : Pedro Passos Coelho en pleine chute de l’empire colonial portugais le 21 janvier 1975 ; Silvio Berlusconi le 13 juillet 2011 en plein vote d’un énième plan d’austérité et au crépuscule de son gouvernement ; Nicolas Sarkozy le jour de sa défaite à l’élection présidentielle du 6 mai 2012 ; Angela Merkel, le 3 septembre 1977, lors d’une cérémonie de mariage imaginaire en RDA. Ce suspense remplit une double fonction : il démasque les personnages en question, dans le désespoir de leurs discours et de leur situation, et il force le spectateur à une étrange opération mentale. Chacun doit très vite revisiter tout le film, sa profusion d’images, de musiques, de paroles, de textes et de sons, à la lumière de cette incroyable révélation. Gomes prend chacun de ces personnages à leur plus haut point de vulnérabilité, quand ils nous livrent tous, sous forme quasi-épistolaire, un récit à la fois dérisoire et émouvant, plutôt témoignage d’un cataclysme annoncé et soigneusement préparé que confession de dernière minute sur le divan. Le suspense est ici autant un art fracassant et efficace du bricolage qu’un prodigieux effort de construction politique.

Symboliquement, Rédemption livre un constat d’échec : la construction européenne, tant promise, est représentée par un champ de ruines iconographique, chutes de séquences, brefs inserts, etc. Voilà ce que laissent ces politiciens conservateurs, dont le qualificatif qui les accompagne indique pourtant justement que leur fonction principale est de perpétuer un héritage. Le champ de ruines, naturellement, est aussi idéologique : rarement un film avait réussi à montrer en aussi peu de temps la chute en cours d’une emprise et d’un empire politiques. Le mot d’Antoine Vitez, grand metteur en scène de théâtre français, revient de loin en mémoire : quand un symbole d’un idéal est à terre, c’est un peu de l’idéal qui l’est aussi ; Vitez parlait du mur de Berlin, aussi pervertie fût l’image du communisme que la RDA aura donnée. L’héritage du cinéma européen est à terre également, et Gomes sait ce qu’il faut d’artifices pour recomposer une image qui ressemble à quelque chose : beaucoup d’autres images, qui viendraient des quatre coins du continent, beaucoup de musique, beaucoup de mots de tous les idiomes. La forme que chaque récit suggère n’est pas anodine : ce sont presque des lettres adressées à chacun d’entre nous, depuis le point où la chaîne des représentations s’est rompue. Les images que Gomes retrouve et regroupe peuvent aujourd’hui être diffusées n’importe où et n’importe comment ; dans le fragment italien, Miracle à Milan ne retrouve rien de l’éclat perdu, pas plus que l’évocation par le vieux Berlusconi de son premier amour ne conjure le sort du client affamé de prostituées, mais là n’est pas l’enjeu. Si le flot d’images recréé et canalisé par Gomes touche encore quelque part, c’est parce qu’il est arrimé à un récit qui est envoyé comme une bouteille à la mer.

Les images sont des territoires peut-être perdus à jamais, dégradées pour toujours. Dans le fragment portugais, Coelho est encore enfant : il dit à ses parents que l’Angola perdue, le Portugal ne sera plus jamais le beau et grand pays qu’ils ont connu. En ce sens, Gomes pose la même question que dans Tabou, celle de l’héritage : d’un pays, et de l’image en tant qu’image d’un pays, une fois ceux-ci amputés de la parole qui y circule, des images qui devaient suivre. Le « paradis perdu » de Tabou est ici un empire disloqué, et c’est précisément Rédemption qui montre l’image d’après-Tabou. Non pas que Gomes reconstruise sur des cendres l’empire des images alors même que l’empire colonial n’est plus : la chute d’un monde idéal où le champ des images recouvrirait la carte des empires serait une bonne nouvelle si le chantier d’ouverture de nouveaux territoires communs n’était si immense.

La grandeur fanée des images joue contre la modestie des récits, ce qui rend leur basculement d’autant plus fort : Jean-Pierre Rehm, en Sarkozy, dit la douleur de ne pas être capable d’être père, c’est-à-dire finalement de ne savoir ni hériter ni transmettre. En somme, il clame le désespoir de n’avoir rien été, et de ne rien laisser ; le fragment allemand, lui, montre ce que certains gestes très politiques auront fait aux images : l’amplitude des séquences montrées va de pair avec une représentation de la chaleur émanant d’une main tendue et qui se superpose aux plans de cinéma, sur fond de Parsifal wagnérien. Voilà le genre d’héritage qui aura emporté l’Europe par le fond, voilà pourquoi Gomes refuse en dernière instance de jouer au chef d’orchestre.

Rédemption, avec sa révélation finale, met le spectateur devant un étrange paradoxe. Pendant le film, il voit des images d’archives et il entend des récits. Par un phénomène d’analogie, les images attirent les récits sur leur terrain. Le spectateur a donc tendance à attribuer à ce qu’il entend le statut, historique et réaliste, des images qu’il voit. C’est alors un drôle de renversement que d’apprendre que ces récits appartiennent à quatre leaders. Quelque chose de véritablement historique fait en effet irruption dans le film : quatre noms propres. Mais cet élément réel, alors qu’il devrait rassurer le spectateur sur ce qu’il vient de voir, le confond et l’amène à douter sur la totalité du film, et du côté des images et du côté du son. Soudainement, on se demande si telle image appartient à la famille de Nicolas Sarkozy, ou bien si la fille allemande qu’on a aperçue dans la dernière partie est vraiment Angela Merkel, on se demande aussi si Berlusconi a été autrefois communiste, ou bien si c’est vrai que l’ancien président français change tous les jours de brosse à dent…

Bref, très rapidement on est porté à douter de tout. Sauf d’une chose : la volonté de l’auteur. Celui-ci ne se borne pas à annoncer l’apocalypse politique de l’Union Européenne mais s’attaque à son fondement métaphysique : la vérité de l’image. Pour ne se borner qu’au cinéma, depuis longtemps on dit que tout documentaire contient un peu de fiction et toute fiction contient un peu de documentaire : ce discours, qui semble si audacieux, est en effet des plus rassurants puisque, en dernière instance, il affirme l’existence d’un objet concret qui rend possible l’accès au sens et qu’on appelle le réel. C’est cette insistance, évidemment religieuse, sur le fondement de l’image, que Gomes s’industrie à démasquer en la déjouant de l’intérieur, à travers un court-circuit du vrai et du faux où les images documentaires ne viennent jamais fonder les récits parlés, pas plus que ces derniers ne viennent apporter du sens à ce que l’on voit. Les deux procèdent à une critique radicale et sans fond de tous les régimes de représentation. Ecce rédemption.

Rédemption échappe à l’impasse post-moderne de l’impossibilité des « grands récits » parce que le chemin qu’il trace réclame autre chose qu’une épopée progressiste pour se sauver du naufrage réactionnaire. La perte d’un pays dont on se sentait propriétaire, le souvenir lointain de la première fois où on a aimé, la prise de conscience d’un mauvais père, une musique de Wagner qu’on voudrait oublier : ce fil narratif ne relie pas des scénarios, mais les images de Rédemption à celles de Tabou, déjà un film de cinéaste cinéphile qui a encore un peu de mémoire.

bimbo

par Eugenio Renzi, Aleksander Jousselin
vendredi 20 décembre 2013

Rédemption Miguel Gomes

Allemagne - France - Italie - Portugal ,  2013

Avec : Maren Ade ; Jean-Pierre Rehm ; Donatello Brida ; Jaime Pereira.

Scénario : Miguel Gomes, Mariana Ricardo.

Durée : 27 min.

Sortie : 4 décembre 2013.

Accueil > actualités > 4 Conservateurs de l’apocalypse