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A Touch of Sin  de Jia Zhang-Ke

Sans drapeau ni bannière

7.7

No, Rédemption et d’autres films ont montré à leur manière que toute image d’un pays étant une part de ce pays lui-même, elle contribue quelque part à en redessiner le drapeau. Parfois en plus grand, parfois en plus petit, souvent en mettant face-à-face les moyens de production de cette image et l’échelle du pays concerné : c’est ainsi que Wang Bing s’était attaqué dans A l’ouest des rails au complexe industriel de Shenyang, symbole d’une industrie lourde jadis florissante et aujourd’hui en voie de décomposition, avec une petite caméra numérique qu’il portait chaque jour au poing, tel un ouvrier qui emmène ses outils à l’usine. Jia Zhang-Ke, dans 24 City, avait aussi rendu compte de l’effondrement d’une industrie : littéralement, on voyait l’usine s’écrouler au son de L’internationale chantée par les ouvrières. Les moyens et la mise en scène étaient autrement plus spectaculaires, et JZK remet le couvert avec A Touch of Sin. L’usage abondant du steadycam et les nombreaux plans-séquences forment un geste qui recouvre, comme les références aux films d’arts martiaux (qui préparent sans doute le prochain film de kung-fu du cinéaste), la majesté du pays, tant sur le plan géographique que culturel.

Quatre histoires se suivent et permettent de visiter les quatre coins de la Chine : se dessine ainsi un losange ou un carré, qui du même coup vide son centre. Filmée à aussi grande échelle, la Chine n’est plus cet Empire du Milieu incommensurable, elle est recouverte toute entière par la somme des images de chacune des intrigues, qui se terminent à chaque fois immanquablement par un acte irréparable du ou de la protagoniste, poussé(e) à bout par la colère, le désespoir ou le désir de vengeance. Filmer les coins, c’est aussi regarder les marges, les extrémités d’un pays : non pas les comportements scandaleux des dirigeants ou la perversion d’un système économique qui sont la norme, mais les actions désespérées de leurs victimes. Dahai lutte contre la corruption de son patron et finit par tuer tous ceux qui n’ont pas eu la même soif de justice que lui ; San’Er, travailleur migrant, n’hésite pas à prendre les armes, épuisé par sa condition ; Xiaoyu, victime de harcèlement sexuel, explose également ; Xiaohui se sent de plus en plus humilié par l’enchaînement de contrats précaires.

Le grand empire d’un milliard et quelques centaines de millions d’habitants ressemble ici à un petit amas de contrées fort diverses, qu’on dirait peu peuplées. Les seuls moments où la foule fait “grand peuple”, c’est quand la mise en scène orchestrée par le pouvoir est grossière, bien dans le ton bouffon et grotesque de celle de JZK : des travailleurs massés sur un tarmac pour saluer leur patron, alors que Dahai prépare un coup d’éclat, une chorégraphie parfaitement huilée pour de riches clients dans le fragment dont Xiaoyu est l’héroïne. Le cinéaste moque ces tentatives de combler le vide en adoptant les formes de ce devenir collectif surjoué, tout comme il puise lui-même dans les archétypes de la culture cinématographique chinoise. Mais il ajoute à cette mise en abyme un cadre encore trop grand pour les scènes qu’il filme, de sorte que ce qui apparaît en premier lieu, c’est le vide tout autour du coeur du plan. Le désespoir populaire, qui s’incarne dans quatre personnages aux motivations distinctes, est saisi dans cet écrin désespérément trop large pour bien y répondre : JZK insiste sur la forme, spectaculairement ridicule, que l’échelle à laquelle se place le pays donne aux manifestations de résistance et d’opposition, en même temps que les gestes violents que les protagonistes exécutent, par leur caractère stéréotypé, compliquent le problème plutôt qu’ils ne le résolvent. Ces gestes grandiloquents se hissent à la hauteur de l’épopée millénaire dont se réclame le pays, sur un mode tragi-comique.

Mais A Touch of Sin ne fait pas dans le cynisme, ni dans la complaisance ou la moquerie à l’égard de ceux qu’il filme. Il se donne de l’air, reprend souvent son souffle, pour laisser de la place à ses personnages. Le générique d’ouverture défile sur un fond peint de jungle imaginaire : d’emblée, animaux et humains sont dans le même bateau, et la souffrance est également distribuée entre les premiers et les seconds. Ils subissent en effet la même loi. Le jeu de mot est facile, mais l’idée est limpide : comme les bêtes et les Hommes, cette loi n’a pas besoin de drapeau, elle n’a pas d’étendard, mais elle règne. Jia Zhang-Ke élargit l’espace de la jungle pour en faire un lieu où la cohabitation a lieu dans la souffrance qu’inflige un paysan à son cheval en le fouettant, tant et si bien que l’animal finit par s’écrouler avant que Dahai ne le sauve en tuant le paysan. Le fusil de Dahai est enroulé dans une serviette qu’on aperçoit au début de la séquence : un tigre y est représenté, qu’on entend brièvement rugir. Le spectateur pourrait croire à une hallucination, à un conditionnement de son ouïe, mais l’effet est bien réel ; à l’image du monde sans foi ni loi qu’offre le générique, animaux et humains répondent par la leur, une serviette qui n’en peut laver les péchés mais qui leur donne un mot d’ordre : agir, coûte que coûte.

De ce pays vide, Dahai, San’Er, Xiaoyu et Xiaohui font un véritable territoire meurtri par leurs coups de sang, et là encore l’expression est à prendre au premier degré. Les filets de sang redessinent de nouvelles frontières au sein de chaque image, mettent au jour les fractures multiples qui meurtrissent le pays. On ne scultpe pas la nouvelle image - le drapeau - d’une nation sans faire couler un peu de sang. Avec Rédemption, Gomes a dû récupérer une iconographie en lambeaux ; Jia Zhang-Ke filme un territoire aussi morcelé que semblent être sauvagement découpés les bouts de chair du corps social chinois.

par Aleksander Jousselin
lundi 30 décembre 2013

A Touch of Sin Jia Zhang-Ke

Chine ,  2013

Avec : Wu Jiang (Dahai) ; Wang Baoqiang (Zhou San) ; Zhao Tao (Xiao Yu) ; Luo Lanshan ; (Xiao Hui) ; Jiayi Zhang (L’amoureux de Xiao Hui) ; Meng Li (Lianrong).

Durée : 2h10

Sortie : 11 décembre 2013.

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