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Le loup de Wall Street  de Martin Scorsese

Écoute-moi beauf

6.5

Raging Bull, 1980 : dans le miroir de sa loge, avant de se produire sur scène, un Jake La Motta empâté contemple l’histoire de son ascension et de sa chute. Le film se termine par une citation de l’évangile selon Saint Jean : « Je sais une chose : j’étais aveugle et maintenant je vois. » Le Loup Wall Street, 2013 : après un arrêt sur image montrant un nain propulsé vers une cible géante, Jordan Belfort se propose en voix off de nous raconter par le menu tous les excès de son passé à Wall Street. Trente-trois années ont passé, Martin Scorsese a vieilli, son héros a rajeuni, et l’examen de conscience est devenu un sujet de vantardise. Le personnage de Di Caprio ne prend même pas la peine de jouer à la confession, il se contente de la parodier. La cadence du poing qui s’abat sur les poitrines ne marque plus les mea culpa : pour Jordan Belfort et ses disciples, c’est le rythme grisant d’un nouveau refrain barbare.

Le public auquel fait face Jordan Belfort à la fin du film est celui qu’on ne voit pas dans Raging Bull, le pécheur en coulisse ayant laissé sa place à un acteur qui n’existe que pour une assistance avide de ses faits et gestes. Le Loup de Wall Street est, à plusieurs niveaux, un film sur la rhétorique. Au commencement de l’agence lancée par le personnage de Di Caprio, il y a les formules magiques que les employés apprennent de lui pour transformer les argumentaires en discussion amicale. A cette première sorte d’éloquence viennent s’ajouter d’incessants discours de motivation qui fondent le charisme de Jordan : il s’empare frénétiquement du micro et exhorte ses employés à tout faire pour gagner plus. Répétitions chamaniques, effets d’annonces, hurlements et grimaces, cette parole doit être primaire pour emporter l’adhésion. Dans une scène comique, ces deux discours – de prospection et de motivation – sont combinés : au téléphone avec un client, Jordan se livre devant ses associés à des mimes graveleux illustrant l’arnaque en cours. Le troisième niveau du discours est celui du récit. C’est un jouet pour Jordan Belfort, qui en est le narrateur omniprésent. Il coupe, digresse, ne rate pas une seule occasion de gag. Son public n’est autre, cette fois-ci, que le spectateur du film.

Sous le règne du langage, donc, Le Loup de Wall Street est un film malléable, dont l’environnement est aussi abstrait que le cours de la bourse. Le monde connu s’évanouit au profit d’un au-delà virtuel, un lieu que Jordon Belfort se créé pour lui-même, et qui a ceci de terrifiant que tout y est possible. Les excès qui s’accumulent – drogue, débauche, lancers de nain – peinent à épuiser les envies. Le loup a toujours faim, et Scorsese parle moins de la fatigue de son désir que de son écartèlement : inventer de nouvelles extrémités dans lesquelles se jeter, ou rester paralysé face à cette perspective infinie ? L’élasticité du film, et son côté burlesque, tient à l’hésitation entre deux types drogues : la cocaïne et les pilules de quaalude. L’une conduit à l’hyperactivité, et à l’intensité forcée des orgies en tous genres, l’autre à la passivité stupéfaite : Jordan rampant vers sa voiture, ou pétrifié devant la vague qui va s’abattre sur son yacht. Le Loup de Wall Street mélange la vitesse de son récit à la lenteur de certains dialogues dignes des comédies Apatow. Double tempo qui pose la question du double point de vue de cette histoire : Jordan Belfort est l’auteur du livre, Martin Scorsese l’auteur du film.

S’il y a une différence entre ces deux visions, elle est dans la manière dont le cinéaste sonde les turbulences du cinéma : l’enfer du Loup de Wall Street est une réponse monstrueuse à Hugo Cabret, qui faisait du cinéma un paradis artificiel. Cette fois-ci, il est question de la perversion par le spectacle du récit à la première personne. La confession traditionnelle faisait intervenir trois personnes : un prêtre, un fidèle, et un Dieu invisible. Dans la confession spectaculaire, le troisième terme, tout aussi invisible, est celui qui regarde. Le cinéma est décrit comme un système d’intercession infinie, où il y a toujours une couche de spectacle supplémentaire : le loup devant sa meute, Jordan Belfort qui parle aux lecteurs dans son livre, Scorsese qui fait le film pour ses spectateurs. Cette structure indirecte de la mise en scène, qui sous-entend perpétuellement un troisième point de vue, est bien rendue par la séquence avec Naomi où intervient le point de vue inattendu de la caméra de sécurité. Le retournement de situation est d’une infinie cruauté, l’humiliation infligée à la femme coïncidant avec une jouissance perverse de l’homme. Car cette intrusion du regard semble toujours augmenter le masculin, et diminuer le féminin. Il n’est pas une seule séquence qui ne soit victime de ce détournement libidineux, auquel le cinéaste n’échappe pas totalement, la mécanique accueillant sa vision ne pouvant être que celle, morbide, déployée pendant tout le film.

Depuis After Hours au moins, Scorsese n’a plus pour héros de simples terriens, mais des créatures perdues dans un monde de fantômes, de sortilèges et d’apparitions. Même son Jésus, dans La Dernière tentation du Christ, est hanté par les démons du cinéma. Le Loup de Wall Street réalise pleinement cette tendance en fixant ses personnages dans une jungle où chacun n’est plus que son totem bestial. Lions, loups, femmes félines et troupeau de hyènes applaudissant fébrilement leur leader. Si le film n’offre aucune perspective de rachat, c’est que le temps de la seconde chance est déjà passé. Le monde n’est plus là, les hommes non plus. Il n’y a plus personne, il n’y a que des personnages : voici la nouvelle devise du Scorsese misanthrope.

par Timothée Gérardin
dimanche 5 janvier 2014

Le loup de Wall Street Martin Scorsese

États-Unis ,  2013

The Wolf of Wall Street

Scénario : Terence Winter (D’après l’oeuvre de
Jordan Belfort II)

Avec : Leonardo DiCaprio (Jordan Belfort) ; Jonah Hill (Donnie Azoff) ; Margot Robbie (Naomi Lapaglia) ; Matthew McConaughey (Mark Hanna) ; Kyle Chandler (Patrick Denham) ; Rob Reiner (Max Belfort) ; Jon Bernthal (Brad) ; Jon Favreau (Manny Riskin).

Durée : 2h59min.

Sortie : 25 décembre 2013.

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