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5e édition du Festival du film européen, 14-21 décembre

Les Arcs 2013

Intime, politique, neige

Aux Arcs les pistes de ski séparent les hôtels comme des rues. On est à 1950 mètres d’altitude, la perspective d’une salle de cinéma chauffée paraît idéale. Sauf que la station se divise en plusieurs quartiers d’altitudes différentes. La salle de cinéma se situe ainsi à 1800 mètres. Une bagatelle à vol d’oiseau, à ceci près qu’aucun oiseau ne vole quand il neige, qu’il faut donc prendre le bus et descendre les lacets pendant une bonne demi-heure. Avec toute la confiance que l’on doit à des chauffeurs habitués des conditions extrêmes et aux pneus adhérant à la glace comme au bitume, difficile de ne pas ressentir, au milieu des festivaliers et des skieurs trempés, un pur frisson au moment des virages. Cela, on le fait pour voir des films. C’est ici que Les Arcs passe dans la catégorie des festivals qui valent le coup d’être vraiment vécus. On est en boots, en moufles et en bonnet, pour faire connaissance avec quelques plutôt jeunes cinéastes européens, aller à leur rencontre devient une véritable aventure et l’écran qui s’allume devant nos yeux réchauffés n’en a que plus de prix. Frédéric Boyer, programmateur du festival (également de service au Festival de Tribeca) m’assure qu’un festival ne se doit pas particulièrement de refléter la topographie qui l’accueille, qu’en tout cas ce n’était pas son but. N’empêche : les personnages des Arcs, eux aussi, prennent des risques au nom de ce qu’ils aiment. Ici, à la frontière franco-helvète, la Suisse occupe le programme, explicitement ou non. Il est toujours question de modifier sa vie en fonction de ses choix – de sortir de sa neutralité. A vrai dire, on se serait contenté d’un panorama européen, d’un focus sur le cinéma d’ex-Yougoslavie, d’une compétition de qualité et de quelques avant-premières. Sans objectif précis, sans désir trop affirmé de cohérence, sans volonté de coller à la topographie. De séance en séance, une évidence se dessine pourtant : la programmation ne parle que de ça, d’engagement. Pour ce qui est de la compétition, j’arrive trop tard pour le dernier Larrieu avec Mathieu Amalric (L’amour est un crime parfait), pour Of Horses and Men de Benedikt Erlingsson (vu à Amiens ; prix de la meilleure musique, Grand Prix), pour l’apparemment magnifique Ida de Pawel Pawlikowski (Flèche d’Argent, prix d’interprétation féminine) et pour Starred Up de David Mackenzie (réalisateur du très réussi Perfect Sense : prix du public, prix d’interprétation masculine).

Canibal de Manuel Martin Cuenca 5.9

La meilleure photo revient à Canibal, de Manuel Martin Cuenca. Le jury récompense sans doute les jeux de phares, notamment lors du plan-séquence d’ouverture nocturne, où une vitre de voiture se refermant soudain devant l’objectif de la caméra révèle que l’on regardait depuis le début d’un point de vue subjectif, avant de suivre une automobile dans la nuit. C’est alors la première scène de chasse du film, où le héros provoque un accident de la route pour récupérer un corps de jeune femme, avant de s’en faire des steaks. Plus tard, une autre scène de chasse, en bord de mer cette fois, redonne du nerf à un film par ailleurs plutôt mou : le cannibale s’invite au bain de minuit d’un jeune couple, dézingue le garçon, attend la femme sur la plage ; la pauvre se retrouve coincée entre le prédateur et les vagues, et son hésitation, éclairées aux phares, toujours, porte soudain le film à un degré de mise en scène bien supérieur aux longues séquences d’appartement qui constituent la majeure partie du film. Autour de ces deux scènes de chasse, on suit en effet l’histoire d’amour du pervers avec une jolie blonde (Olimpia Melinte), puis sa sœur brune (Olimpia Melinte aussi). Inutile d’en vouloir à un jeune réalisateur d’avoir voulu s’inspirer d’Hitchcock, ni d’avoir repris à son compte le cannibalisme comme métaphore du sentiment amoureux (avec un plan emprunté à Hannibal, où la bête tient dans ses bras la proie dont il est amoureux), ni de jouer le jeu du film d’horreur végétarien, où il suffit de filmer un homme en train d’ingurgiter de la viande pour révulser le public (Sweeney Todd, We are what we are…).

En revanche, nombre de ses qualités se retrouvent dans un autre film de la compétition, I’m Yours, d’Iram Haq. C’est d’abord l’idée, bien pratique, que l’on tombe amoureux d’un corps avant de l’être d’un individu. Dans le film de cannibale, cela produit de l’horreur ; dans le portrait de femme, cela pervertit le sentimentalisme. De fait, chaque film raconte comment un héros cherche l’âme sœur, et se perd à force de chercher : la relation purement fondée sur le désir est mortifère ; le cannibale bouffe celles dont il n’est pas amoureux, la jeune femme se consume elle-même. Comme I’m yours, le film suit son cours un peu trop tranquillement avant d’aboutir à un final qui donne envie de tout reprendre dès le début. Plus généralement, le cœur des deux films s’habille de trop de clichés (un cannibale mystérieux et flippant, une trentenaire perdue et larmoyante…) pour être à la hauteur des ambitions révélées lors du final. I’m Yours, cependant, se révèle plus stimulant.

I’m yours d’Iram Haq. 6.4 (Mention du Jury).

Je rencontre Iram Haq à plusieurs reprises lors de ce festival. La première, elle me demande ce que j’ai pensé de son film – son premier long-métrage. Pas assez d’enthousiasme pour répondre aussitôt, rien qui ne justifie cependant que je mente sans me poser de questions : la réponse la plus honnête, c’est qu’il faudra écrire, que j’ai des réserves. Le film s’attache à une héroïne, incarnée par Amrita Acharia, népalo-ukrainienne dans le rôle d’une mère célibataire norvégienne d’origine pakistanaise ; à la fois tourmentée par ses rapports à sa famille, à son fils, aux hommes qui la trahissent, au travail qui est le sien (elle est actrice). Une sorte de Bridget Jones mignonne, dégageant le parfum d’un premier film autobiographique (quel premier film ne l’est pas ?) où l’équilibre entre le désir d’honnêteté et la tendance à se sublimer soi-même n’est pas encore trouvé, tant chaque situation semble faire du personnage principal une force de la nature en même temps qu’un martyr de la vie de femme – trop nombreux plans de l’héroïne seule dans des parkings déserts, ou d’elle en train de fumer, de regarder le paysage, etc. Intéressant dans la mesure où c’est ici une femme qui change de partenaire sexuel sans que cela pose de problème à personne (seulement à la famille, forcément conservatrice), intriguant dans son rapport à la masturbation masculine, rarement filmée par les femmes, symbole de l’égoïsme (scène d’ouverture sur chatroulette, scène du sexe via skype, scène du type qui n’ose pas la pénétrer et se finit tout seul, sur son dos), et finalement paradoxal puisqu’on a ici affaire à quelqu’un qui se filme lui-même, filme une version héroïsée de lui-même, pour reprocher aux autres de ne pas assez faire attention à elle, justement. Le film raconte presque son échec puisque cette fille, qui se donne en spectacle aux hommes pour leur masturbation, se retrouve sur l’écran de cinéma offerte à la masturbation du spectateur : on la regarde elle, se vendre lors des scènes de castings, puis à tous les garçons qui passent. Peur de la solitude ou désir d’être aimée, peu importent les motivations, le film a l’air bancal : il voudrait parler d’amour, mais ne montre qu’un couple qui se désunit après une scène d’impuissance sexuelle, comme s’il n’était jamais question que de ça.

Il y a cependant l’un des derniers plans. La fille séduit un nouveau type, l’emballe. Et fond en larmes, à même le plan de séduction, sans aucune coupe. L’homme passe de l’excitation à l’embarras, lentement. Tout se retrouve soudain mis en perspective : il n’y avait, derrière toutes ces scènes de glorification, qu’une tristesse sans bornes. On a envie de revoir le film, à la lueur de cette crise de larmes finale que rien n’annonçait, tant le personnage paraissait vide, simplement occupé par son désir de plaire.

Puis je rencontre à nouveau Iram Haq, à la soirée de clôture, et le vin aidant, lui raconte exactement cela.

Évidemment, la dimension narcissique de la souffrance filmée à outrance est un point de désaccord ; mais nous concluons que le personnage a un désir inconscient de souffrir, pour sortir de la norme. C’est ce que je reproche au film : l’impression que le personnage répète le même schéma d’erreurs pour souffrir, pour être une héroïne ; c’est ce qui m’agace. Iram, elle, ne s’intéresse cependant pas aux motivations inconscientes de son héroïne. Ce qu’elle montre, c’est la répétition d’un schéma d’erreurs, voilà tout.

« La scène de la crise de larmes est magnifique, pourquoi ne pas avoir coupé juste après ? »
« Je voulais une fin ouverte, je ne voulais pas finir sur quelque chose de trop plombant. Il fallait qu’il y ait de l’espoir. »

C’est une autre des choses qu’apprend le critique au contact d’un artiste : en tant que spectateur, on aimerait que les choses soient radicales, violentes, mais c’est aussi parce que le film ne fait que passer devant nous, et qu’on aimerait qu’il se donne plus, plus fort, pour nous toucher. Pour l’auteur du film, qui met beaucoup plus de lui dans le film que nous-mêmes, il doit y avoir de l’espoir. Le film s’en trouve amoindri, mais c’est ainsi ; Iram Haq n’est pas Lars Von Trier, et quelque chose de social – je ne vois pas d’autre mot pour expliquer cela – l’amène à arrondir la fin de son film.

I’m yours est un plutôt petit film dans la compétition, mais trouve sa place dans la cohérence de la programmation que je plaque dessus a posteriori. Le problème de son héroïne, m’explique Iram, c’est qu’elle n’est pas assez stricte. Elle a besoin de poser des règles. Avec l’enfant, avec les garçons. C’est une question des limites. Ce qu’impliquent ces quelques précisions me plaît assez. Le problème de l’héroïne, c’est qu’elle n’applique pas encore assez à sa vie les règles qu’elle s’est fixées. L’engagement, ça s’apprend. Class Enemy, L’expérience Blocher, Les Grandes Ondes, Un beau dimanche, le biopic de Lech Walesa : quasiment tous les autres films vus aux Arcs, compétition ou non, ne parleront que de ça.

L’homme du peuple , d’Andrzej Wajda 5.6.

Alignement de l’intime et du politique. 2013, 2014. Crise. En avant-première aux Arcs, le biopic de Lech Walesa par Andrzej Wajda a l’air assez typique. Comment un simple plombier est-il devenu Prix Nobel de la Paix ? Robert Wieckiewicz se la joue actor’s studio, et le réalisateur de Danton de se lancer, sans trop d’audace, dans une hagiographie sous forme de flash-back motivé par l’interview donnée à une journaliste italienne par l’homme politique au sommet de sa gloire. On peut prendre ce qui a été dit sur Mandela et l’appliquer ici. Le Monde : « Que dire de ce "Long chemin vers la liberté" sinon qu’il se parcourt avec émotion ». Les Fiches du Cinéma : « Aussi inventif et excitant qu’un manuel d’histoire-géo. » Les Inrocks : « Le ton est à l’hagiographie, au consensus, et le film semble constamment effrayé à l’idée que son modèle ait pu être autre chose qu’un héros, tant il expédie la moindre ambivalence ou aspérité possible. » Etc. Etc. Wajda vise le film-hymne national, et il ne manque vraiment que les violons pour confirmer l’impression qu’on regarde un film hollywoodien. La musique, à base de punk polonais des années 80, donne d’ailleurs surtout l’impression d’un réalisateur s’échinant à faire jeune. Même chose avec les images : les effets spéciaux sont partout, en particulier les effets d’incrustation, comme si 20 ans plus tard, Wajda s’était décidé à regarder Forrest Gump. Mais la manipulation des archives, si elles font office de gadget amusant, invite à la suspicion. Contrairement au héros de Zemeckis, ouvertement fictif ; contrairement aussi au Mishima de Wakamatsu, qui s’adresse à des images d’archives fixes, le Lech Walesa de Wajda prétend clairement se substituer à celui des images de l’époque, prenant littéralement sa place dans certaines scènes de débat en champs/contrechamps, et le spectateur se retrouve prisonnier d’un sentiment de suspicion que la dimension commerciale et agréable du film contribue à renforcer. Mais l’essentiel est là : Wajda procure le film témoin, la représentation de l’engagement 1.0, à base de manifestations réprimées, d’emprisonnements injustes, de leader rebelle. Après tout, il fallait bien que quelqu’un se dévoue.

Les grandes ondes , de Lionel Baier 6.8

Seconde avant-première, Les grandes ondes est tout ce que L’homme du peuple aurait dû être, c’est-à-dire autre chose qu’une reconstitution historique minutieuse. On reste dans les années 70, on change seulement de révolution. Pologne, Portugal, l’idée est toujours de raconter comment l’individu en vient à agir pour quelque chose qui le dépasse, à ceci près que l’angle d’attaque est infiniment plus stimulant que celui du portrait héroïsant. Ici, il s’agit même de montrer comment des champions de la neutralité – des Suisses – en viennent à se retrouver impliqués dans les événements de la révolution des œillets, et à y prendre part : une équipe de pieds nickelés chargés d’une enquête radiophonique sur les contributions de la Suisse au développement du Portugal se retrouvent pris dans un chambardement politique qu’ils n’attendaient pas, et auquel ils s’adaptent avec bonheur (en particulier Valérie Donzelli). L’avantage, c’est qu’on est ici plus proche de La fille du 14 juillet que de Forrest Gump. Baier ne prétend pas se substituer aux livres d’histoire, et l’on retrouve dans son humour la même désinvolture que chez Peretjatko – même si officiellement, il s’agit plutôt de la même que dans le Tip Top de Serge Bozon, qui fait ici une apparition. Cet humour qui fait tant plaisir à retrouver dans ce genre de petites comédies, c’est encore et toujours celui des ZAZ, Hot Shots et compagnie ; d’ailleurs Michel Vuillermoz s’inscrit purement et simplement dans la lignée de Leslie Nielsen et Lloyd Bridges, tant dans la gestuelle que les expressions ou le rythme.

L’expérience Blocher , de Stéphane Bron 6.7.

Suisse toujours, mais en compétition cette fois : L’expérience Blocher, par le réalisateur de Cleveland contre Wall Street, est très attendu. A l’instar du récent The Unknown Known d’Errol Morris, projeté en septembre dernier à Venise, Stéphane Bron se lance ici dans le portrait d’un homme détesté, Christoph Blocher, soit le Jean-Marie Le Pen helvète – mais qui, voyant sa carrière toucher à sa fin, décide soudain de baisser la garde, et, riche du détachement que lui confère son âge avancé, laisse un jeune documentariste le filmer, sans se soucier vraiment de son image. La preuve, c’est que j’apprends au festival, lors d’un dîner, que la fin du documentaire déplut beaucoup au fils de Blocher. Dans cette fin, Bron cède au lyrisme et filme Blocher étendu sur un canapé, tandis que la voix off explique qu’il fait à présent face à la mort. Comme dans le film entier, l’idée est évidemment double : cette dimension mortifère du personnage de Blocher ne tient pas tant à sa vieillesse qu’à la putréfaction idéologique de la Suisse, dont il est en grande partie responsable. Ce double-sens, le fils le voit, et demande à Bron de changer la fin. Mais Blocher père insiste : non, laissons-le, après tout c’est vrai, je vais mourir bientôt. Pour un expert de la manipulation du langage, ce détail en dit beaucoup. Ou peut-être qu’il dit simplement la faiblesse liée à la terrible littéralité sur laquelle repose toute réflexion extrémiste.

Ce qui passionne ici, c’est que Bron avait bel et bien tenté de dire ce qu’il pensait vraiment, sans prévenir l’homme politique. L’expérience Blocher, c’est en effet Jean-Stéphane Bron qui la conduit sur lui-même : peut-on, ou ne peut-on pas, faire un documentaire honnête sur quelqu’un dont on ne partage pas du tout les idées ? Comment se mélangent l’honnêteté que l’on doit au public, et celle que l’on doit à celui que l’on filme ? Encore une fois, c’est la question de la rencontre entre l’intime et le politique qui prévaut : comment faire en sorte de faire correspondre ce que l’on pense politiquement de quelqu’un, et ce que l’on en pense humainement ? Bron n’arrête pas d’insister sur le côté humain de celui qui, en creux, ressemble à ce qui se fait de pire. On le voit se raser. On le voit nager. On l’écoute raconter son enfance. Comment garder ses convictions politiques devant un homme auquel on a simplement envie de rendre ses aimables sourires ? Cette volonté de filmer à la fois le politique et l’humain fait de L’expérience Blocher plus qu’une étude de l’extrême-droite : une vivisection de celle-ci.

Le film est passionnant jusque dans ses failles. La voix off vouvoie le personnage, comme si le portrait étant en fait une hagiographie destinée à l’homme, comme si Bron parlait avec la voix du biographe, mais en s’adressant à son objet. Comme si, en fait, la voix off tenait à signifier le fait qu’elle se fait sous écoute, que quelqu’un la surveille. Le film est ainsi beaucoup plus intéressant dans ce qu’il révèle du documentariste pris au piège que dans son portrait d’un parti politique, aussi actuel soit-il. De façon très pédagogique, Bron amène le spectateur à rechercher tout ce qu’il a pu tenter d’insérer de personnel sans choquer la supervision de Blocher. Ce qu’il faut, explique Bron, c’est séparer les sentiments que l’on éprouve envers l’homme de ceux que l’on éprouve pour ses idées ; c’est séparer l’intime et le politique, justement ; c’est faire ce que l’extrême-droite ne fait pas. Bron peut ainsi se montrer reconnaissant envers Blocher, et truffer son film de double-sens. Ainsi du plan des essuie-glaces, aperçu à deux reprises, symboles de ce que l’on cherche à effacer. Ainsi de l’ombre permanente. Ainsi des quelques inserts sur des corbeaux, des plans d’hélicoptères sur la forêt rappelant le début de Shining, ou encore de la musique menaçante, voués à compenser la sympathie sincère que Bron manifeste à l’égard de celui qui a eu la gentillesse de se laisser filmer. Autant de double-sens dont on peine à croire que Blocher ait pu les laisser filer… Jusqu’à ce qu’on apprenne qu’il a tenu à se laisser berner, en dépit des conseils de son fils.

Class Enemy , de Rok Bicek 6.9 (Prix CinéEuropa).

La séparation de l’intime et du politique était au cœur du meilleur film, selon moi, de la compétition : Class Enemy, de Rok Bicek. La scène est dans un lycée slovène. Comme le pays, c’est un huis clos, ça ne donne ni sur la mer, ni sur l’extérieur. Entre les murs, toujours. Un nouveau professeur d’allemand vient remplacer une jeune femme, partie en congé maternité. Il est beaucoup plus strict. Il est celui par qui revient la question des règles que l’on s’impose à soi-même, qu’avait soulevée Iram Haq dans I’m Yours. Mais une élève se suicide, et la classe lui fait porter le chapeau. Le film décrit, avec une précision toute autobiographique, la façon dont le professeur (introducing l’excellent Igor Samobor, véritable star slovène) s’entête à ne surtout pas mêler ce qui le regarde lui (sa douleur, sa colère) de ce qui regarde le groupe (le deuil, la nécessité de se remettre au travail). Bicek montre ainsi comment des élèves essaient d’inonder un lycée de leur pathos, et comment le professeur résiste – à la fois professeur et individu, individu dans sa façon de résister au pathos, et professeur dans son exemplarité. Mine de rien, ce que veut enseigner le film, c’est la façon de résister aux fascismes, la façon de leur tenir tête. C’est, encore et toujours, la façon de s’engager.

Comme L’expérience Blocher, le film révèle la tendance fascisante des gens d’aujourd’hui : ce qui est très risqué, puisqu’il s’agit du coup de se plaindre, et ce faisant, de prendre parti pour le mauvais côté en se contentant de faire un portrait dépressif de la société contemporaine – il n’y a rien de pire que ces films dont le message ne vole pas beaucoup plus haut qu’un constat de l’éternelle connerie de la jeunesse. Mais Bicek échappe à l’écueil du film revanchard en séparant, comme son héros, l’intime du politique, ce qu’il ressent de ce qu’il faut ressentir pour le bien commun. Comme Stéphane Bron, Rok Bicek se contente d’examiner pourquoi les élèves sont comme ça. Sans engueuler les gens pour ce qu’ils font, simplement en s’efforçant, pour commencer, de découvrir ce qu’ils sont. Peu aimables : certainement. Mais tout est là. Ce n’est pas parce que quelqu’un n’est pas aimable qu’il faut le traiter différemment. Puisque le fascisme tient justement à cela, traiter les gens différemment parce qu’on ne les aime pas.

Le film ne prend pas parti pour le prof, à raison. Si le prof avait été aimable, on était dans l’émotion ; le prof ne pouvait donc pas être aimable, puisqu’il ne s’agit pas de préférer quelqu’un à quelqu’un d’autre mais d’être impartial. Ainsi le film construit-il son impartialité, en dressant le portrait d’un homme qui ne doit pas se mettre en colère, jamais ; allégorie parfaite de l’impartialité. Ce que Class Enemy produit de précieux, ce sont ces frissons d’agacement suscités par les vengeances des élèves, qui, n’accrochant pas au personnage, n’accrochent pas plus au spectateur. Comme Stéphane Bron encore, Rok Bicek tente une expérience, laissant par moments éclabousser le pathos revanchard des élèves, qui s’acharnent à diffuser l’étude de Chopin que jouait la gamine avant de mourir, pour mieux faire ressortir un désir de rigueur qui n’est pas un désir d’ordre, un désir d’extrême-droite – alors que ça risque de pas passer loin. Ce n’est pas la rigueur du désir d’ordre, c’est la rigueur du désir d’intégrité. Exprimer cela est compliqué. Si les gens sont naturellement d’extrême-droite, et a fortiori les jeunes, c’est que la nuance entre ces deux désirs s’apprend, et que l’enseigner n’a rien d’évident.

Un beau dimanche de Nicole Garcia 7.0

Un beau dimanche, film de clôture du festival, fonctionne comme une fable de La Fontaine : un gosse de riche décide de se détacher de tout ce dont l’avait doté sa naissance, et de vivre avec ses revenus d’instit remplaçant. Il rencontre ainsi le personnage de Louise Bourgoin, la gouailleuse, la plébéienne, empêtrée dans des problèmes d’argent et de mafia qui l’obligent, un beau dimanche, à revenir sonner à la porte du château de sa mère.

Inutile de préciser que le film se situe encore de plein pied dans le débat du politique et de l’intime, et des choix que l’on fait au nom de sa place dans le prisme de la droite et de la gauche. Garcia prend des risques, et son portrait du choc des classes me semble plus juste que les deux principaux autres de l’année passée, La Vie d’Adèle et Blue Jasmine. Contrairement à Kechiche, Garcia ne se cache pas derrière un hyperréalisme social, pas plus qu’elle ne donne l’impression de se vouloir indulgent avec tout le monde. Cette façon de ne pas craindre de montrer les gens pour ce qu’ils sont, ici les riches enfermés dans leur mépris de classe, sans craindre de se retrouver obligé de les juger, fait directement écho à Class Enemy. Comme Allen, sa connaissance des névroses côté riches est ainsi particulièrement précise, tandis que sa façon de parler des moins riches n’a rien du film misérabiliste. Louis Bourgoin, pour la première fois, cesse de jouer à la star Canal+ dépassée par les effets de son charme.

La mise en scène est très précise, et se fend même de quelques très belles trouvailles (un cadre composé de miroirs qui décomposent le jeu de Dominique Sanda, visage, main ; un micro-travelling devant le visage du héros qui raconte son passé à table)… Cette précision, c’est celle qui permet à Garcia de ne pas redouter de céder au mépris de classe, et de montrer ce qu’elle veut montrer, sans chercher à s’excuser comme Kechiche. Comme chez Iram Haq, la tristesse est une donnée de départ, à ceci près qu’elle est ici partagée par les deux personnages qui se rencontrent. Le beau personnage de la sœur amoureuse de son frère, joué par Déborah François, possède d’ailleurs une touche de tristesse jamais avouée qui épargne au portrait de l’aristocratie d’être trop uniforme. Avec la même conviction solaire que celle qui fait choisir à son héros une vie plus compliquée mais plus utile, le film affronte le sentiment d’humiliation présent à tous les étages de la société, chez les pauvres oppressés par le manque d’argent, comme chez les riches terrifiés à l’idée que leur héritage ne se retrouve pas entre les bonnes mains. Et puisque l’on parlait plus haut de La Fontaine, venons-en à la morale, simple, hédoniste, du côté de ceux qui regardent passer les Porsches plutôt que d’en acheter – et s’en contentent. C’est sur l’image de ce bonheur-là que se termine mon festival des Arcs. Image de l’engagement ? Oui : celui d’un ancien aristocrate ayant renoncé à tout pour modifier sa vie en profondeur et, finalement, non pas changer la société à tout prix, comme un Lech Walesa de cinéma, mais simplement trouver le bonheur dans la certitude qu’il agit, et qu’il agit comme il faut.


Epilogue

Soirée de clôture. Je discute avec Antoine, distributeur de Pioneer, film norvégien projeté en avant-première que j’aurai raté malgré moi. On parle de distribution française. Entre le moment où un film trouve un distributeur et le moment de sa sortie, il se passe au minimum quatre mois : deux mois pour préparer la campagne marketing, deux mois pour organiser les projections presse ; et puis il faut faire le doublage, sinon le film ne passe pas dans les multiplexes. Il m’explique qu’au mieux, le film pourrait sortir début juillet… Mais rien n’est sûr. Ce qui paraît fou, c’est qu’on retrouve quand même Stephen Lang, le méchant d’Avatar, au casting, et que le film est réalisé par Erik Skjoldbjaerk, auteur de l’Insomnia original qui a inspiré un film de Chris Nolan. Bon, il aurait fallu voir le film… Il faudra le voir à sa sortie.

par Camille Brunel
mercredi 8 janvier 2014

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