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Il se passe, au début de Minuscule, quelque chose d’extraordinaire. Un couple pique-nique dans la forêt. La jeune femme est enceinte jusqu’aux yeux. Soudain l’accouchement se déclenche. Le couple se lève, la voiture repart… et l’on reste dans l’herbe. C’est le premier gag, il fonctionne à merveille. Abandonnée par l’intrigue humaine, la caméra continue de filmer la vraie prairie du parc des Ecrins. Enfin seule, la voilà qui plonge dans les hautes-herbes, errant un peu. Puis la prairie se peuple d’insectes animés, plus proches de l’animal que de l’humain et plus proche du toon que de l’animal. Les acteurs ont quitté le champ au bout de deux minutes, ce qui arrive n’est plus que substitution. Ce n’est pas la grande histoire. Ce n’est rien, c’est minuscule, et l’on en fait ce qu’on veut. L’épopée annoncée par le carton inaugural ne sera jamais que celle d’une coccinelle séparée de ses parents, embarquée dans une aventure à base de fourmis noires, de boîte de sucre, de fourmis rouges, et filmée en tant que telle. Les toons s’incrustent parce qu’ils en ont l’occasion fortuite, offerte par cette vacance subite du feuilleton champêtre qui couvait : ils ne sont les héros d’aucun scénario préconçu. La réussite de Minuscule repose largement sur cette façon de se moquer de ce qui se passe, et d’annuler du même fait la possibilité de la moindre prouesse technique. Et l’on tient ici le premier film d’animation impromptu, en impro permanente.

Premier exemple. La coccinelle héroïque en sauve une autre d’un gang de mouches bruitées comme des bikers. Une course-poursuite démarre, dont les protagonistes quittent rapidement le champ. Car la caméra reste fixe. Elle filme des arbres, laisse s’éloigner l’action. Deux ou trois secondes plus tard, la coccinelle qui vient d’être sauvée entre dans le plan. En bourdonnant, ce qui est tout ce qu’elle peut faire. Seul le temps passé à attendre son retour devant la forêt floue, puis à la regarder bourdonner les yeux hagards, suggère les sentiments qui peuvent être les siens. Seule, cette coccinelle n’est rien. Associée à l’attente qui la précède, la voilà remplie de gratitude, d’admiration, d’amour. Il faut régulièrement quelques instants au spectateur pour prendre la mesure de ce qui vient de se passer tant la caméra errante ne filme les événements que pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire les pérégrinations d’une bande de fourmis – cette mise à distance subite étant le running gag le plus efficace du film. Deuxième exemple, alors : la coccinelle héroïque subit les assauts d’une grenouille dans une version miniature du motel de Psychose, qu’habite une araignée. Ce n’est que par contraste avec la scène suivante, qui est une séquence de rêve, que la séquence de la grenouille prend toute sa dimension dramatique, voire horrible. Derrière les aventures comiques et mignonnes de cette coccinelle sans sexe, sans parole et sans nom, se cache une inquiétude à laquelle les animateurs, renonçant à l’anthropomorphisme, ont le génie de ne pas laisser accéder trop vite.

Cette épure est celle du cinéma muet. Les réalisateurs Szabo et Giraud se tiennent en effet à un parti pris auquel même les géants Pixar et Dreamworks, au temps de 1001 Pattes et Fourmiz, n’osèrent pas se frotter : les insectes ne parlent pas. Tout n’est que bruitages et animation. Les ailes grincent comme des portes d’acier, sonnent comme des cloches. Les antennes des fourmis envoient du morse, cliquètent comme de vieux modems, les toiles d’araignée grincent comme des câbles de téléphérique. On n’est pas loin de Cars : rapprochés des objets par leurs bruits de ferraille, les insectes sont d’autant plus éloignés des humains que l’animation se confronte à un challenge assez rare. Non seulement les personnages ne parlent pas mais, contrairement à la plupart des héros du muet, ils n’ont ni bouche, ni paupières pour compenser leur mutisme. Même Wall-E, qui tentait déjà l’asexuation de ses personnages et les privait de bouche, leur laissait la possibilité de jouer avec les yeux.

Les personnages principaux de Minuscule généralisent ainsi un truc employé notamment par Hayao Miyazaki, pour les boules de suie du Voyage de Chihiro auxquelles l’araignée du motel fait directement référence : on peut s’identifier à des personnages en constant étonnement. La coccinelle vient de naître, c’est encore un bébé. Sans colère, ni joie, ni tristesse. Ses sentiments sont soumis à ses gesticulations, à son comique, incrustée qu’elle est dans un monde réel où, comme son prédécesseur Roger Rabbit, elle ne peut agir “que si ça peut être drôle”. Sans bouche, sans paupières ni sourcils, ne demeure sur cette coccinelle qu’un entêtement impassible, magnifique à contempler. Nul besoin de parler quand on ne s’étonne de rien. Chez les minuscules habitants de l’humus, l’humilité passe autant par la tendance à tourner en dérision la grandeur factice des scènes d’action, que par l’absence d’émotions face à ce qui arrive. C’est qu’il n’y a rien à en dire, juste un ou deux trucs à faire, sans l’aide du langage pour agrandir ce qui se passe, ni s’émouvoir de soi. Vacances de l’individu. Leçon de sérénité.

par Camille Brunel
jeudi 6 février 2014

Minuscule - La vallée des fourmis perdues Thomas Szabo, Hélène Giraud

France ,  2013

Scénario : ST, HG.

Producteur : Philippe Delarue.

Musique : Hervé Lavandier.

Durée : 1h29min.

Sortie : 29 janvier 2014.

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