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Nymphomaniac  de Lars Von Trier

Embraceable you

7.4

Embrace me, my sweet embraceable you

Nymphomaniac ne donne pas très envie d’en parler, tant il semble se charger lui-même de tout le travail de sa propre exégèse, et exprime, à son encontre, plus de critiques négatives qu’on ne pourrait en trouver nous-mêmes. Lars Von Trier est un grand masochiste, sa sortie cannoise (« j’ai de la sympathie pour Hitler ») en était l’apogée : le tout n’était pas alors d’affirmer qu’il avait de la sympathie pour qui que ce soit, mais bien de formuler une auto-critique à son égard, quelque chose comme « je suis un imbécile » ou « je ne sais pas parler en public ». Aucune envie d’écrire sur Nymphomaniac donc, puisque tout est déjà dit par le film sur l’auteur, qui s’autoanalyse (« je suis une mauvaise personne »), critique son propre récit (« de toutes vos digressions, celle-ci est la plus faible »), et se tire de toutes façons plusieurs balles dans le pied histoire d’être sûr de brouiller les pistes, et de transformer ses contempteurs en enfonceurs de portes ouvertes – on trouve notamment une autocitation grotesque de l’ouverture d’Antichrist et une scène à base de « j’éprouve de la sympathie pour les pédophiles ». Pourtant, pour peu que Lars Von Trier nous laisse enfin en placer une, on dira que le film, ne lui en déplaise, ne nous a pas déplu. Qu’on l’a souvent trouvé beau, et toujours intéressant ; qu’on n’aime bien-sûr pas tout, mais qu’en tout état de cause, on tient là son meilleur film (et de loin) depuis Dogville.

Embrace me, you irreplaceable you

Cette fois la femme-martyre s’appelle Joe, jouée par Charlotte Gainsbourg. Joe n’est pas nymphomane, elle est nymphomaniaque. De son dépucelage par un godelureau joué par Shia LaBeouf à sa rencontre avec un puceau psy joué par Stellan Skarsgaard, en passant par la réminiscence de son enfance avec papa Christian Slater et son passage à tabac dans une ruelle, ce n’est pas tant son addiction au sexe qui compte – destructrice, monstrueuse, comme toutes les addictions – que la mania qui va avec, pour ne pas dire la maniaquerie. Nymphomaniac raconte en quelque sorte la vie d’une nymphomane atteinte d’Asperger, excitée par les détails (voir la scène de masturbation où elle se reconstitue l’homme idéal, détail après détail) autant, sinon plus, que par les phallus. Ici, tout est détail, tout fait sens à partir des détails : et à la maniaquerie de Joe répond celle de l’homme à qui elle raconte son histoire, qui tire de la moindre de ses révélations des implications culturelles, mythologiques et psychologiques infinies, à la manière des psychiatres.

Just one look at you, my heart grew tipsy in me

Lars Von Trier se met doublement en scène. D’un côté sur le divan, de l’autre sur le fauteuil. Il se parle et s’écoute, il est tout seul, il ne parle que de lui, et l’on reste dans le cinéma le plus narcissique qui soit. Pour la première fois depuis longtemps, cependant, le réalisateur semble à la bonne distance de lui-même. Ses précédents films étaient à la fois abscons et poseurs : Von Trier y surjouait la déprime, l’artiste torturé et choquant, et se prenait au piège de sa propre caricature. La dépression, notamment, y était trop présente, trop visible, de telle sorte qu’on n’y croyait plus, l’artiste en représentation ayant écrasé le dépressif en quête de son annihilation. C’est tout le paradoxe de Von Trier : il ne devrait pas exister. S’il était vraiment ce qu’il représente, il ne trouverait pas la force de tourner des films. Au début de Nymphomaniac, un personnage expose ainsi une théorie très précise sur la façon de se couper les ongles. L’info principale est donnée : Lars Von Trier ne bouffe pas les siens. Faux névrosé, il est le porte-parole de ceux que le désespoir empêche même de crier. Ce carburant, ce qui lui donne la force de s’exprimer, c’est aussi sa faiblesse : son désir d’être vu.

You and you alone bring out the Gypsy in me

Vraie psychanalyse, Nymphomaniac est un film mental : l’acteur « Jean-Marc Barr » est suscité par l’emploi du mot « Barres ». Gainsbourg insiste d’ailleurs sur cette idée lorsque son psy lui reproche d’inventer : peu importe qu’elle invente ou non, ce qui compte, c’est ce qu’elle raconte.

Nymphomaniac n’est pas un film geignard comme avaient pu l’être les précédents de LVT. Oui, la fin est excessive (Joe se fait pisser dessus par son nouvel amour, après s’être fait passer à tabac par l’amant de celui-ci) et traduit une volonté de toucher le fond, de jouer avec le « pire », un peu infantile – comme on a envie de jouer avec le caca, à un certain âge, sans doute. Cet excès caractérise Von Trier : chez lui, tout est totalement horrible, ou totalement sublime. A la fin du monde de Melancholia, un personnage est effondré de tristesse, l’autre ne ressent rien ; le psy est puceau, la patiente s’est tapé les trois quarts de l’univers. On dirait cependant que cette fois, l’excès du personnage de Charlotte Gainsbourg annule en quelque sorte celui du réalisateur, comme s’il le mettait en abyme, et que cette perspective offrait enfin le recul qui permet à un film de Lars Von Trier d’être supportable, voire aimable. Nymphomaniac, qui passe son temps à donner les clés de ses propres énigmes, paraît du coup moins ésotérique, moins frimeur. Ensuite, alors qu’il existait, dans Melancholia et Antichrist, une démarcation nette entre les plans « réalistes » et les plans « surréalistes », hyper-travaillés, les tableaux en quelque sorte, Nymphomaniac tente enfin la synthèse et se contente d’intégrer le travail plastique de l’image dans la narration, sans le signaler, sans dire : « Attention, là, je fais du cinéma d’esthète, là, je fais du cinéma réaliste, regardez, regardez ». Comme le font les gens normaux, en somme, qui ne se mettent par en scène outre mesure. Les deux travellings autour de l’arbre, au sommet de la montagne, sont vraiment beaux, d’une beauté très romantique (au sens Caspar David Friedrich du terme) ; les plans de la chambre où le récit s’effectue sont tous plus soignés les uns que les autres (des dizaines d’angles dans cinq mètres carrés, il faudrait les mettre bout à bout, pour voir). La musique n’est plus aussi lourde qu’à l’époque où l’on nous rabâchait le même thème sublime toutes les deux scènes, et LVT se fend même d’un plan dramatique assez fort, assez bien trouvé, lorsqu’après le départ définitif de Joe hors de son appartement conjugal, son bébé ouvre subitement les yeux dans le noir, comme conscient de ce qui vient de se passer. En parallèle, la vision épiphanique de Joe enfant est délibérément grotesque, comme si Von Trier parodiait ici sa tendance aux plans soudainement chimériques. Avant, ses visions n’étaient pas grotesques, mais prises au sérieux : ce n’est plus le cas ici.

I love all the many charms about you

Bonne distance, en particulier lors de la scène où Uma Thurman, en épouse cocufiée par Joe, fait visiter l’appartement de cette dernière à ses enfants : « voici l’appartement où votre père vous a abandonné ». Un rire grinçant assez fascinant se met en place, où la douleur du personnage de Thurman est si énorme qu’on ne peut faire autrement que d’en rire gaiement, jusqu’à cette réplique clé du cinéma de Von Trier : « c’est une blague, c’est ça ? Non, ça ne peut pas être une blague. Ou alors, si c’en est une, c’est vraiment, vraiment cruel. » La grande idée de Von Trier, la voià : ce qui est cruel dans la douleur, c’est que son excès même la décrédibilise. Plus on souffre, plus on est risible. C’est pourquoi il importe de souffrir sereinement, pour ne pas devenir grotesque. Lorsque Joe se rend chez un maître masochiste qui lui casse la figure, c’est moins pour retrouver ses sensations sexuelles perdues que pour faire l’expérience d’une douleur extrême qui soit normalisée, d’un excès qui soit à nouveau rendu normal. « Take it easy, take it easy », lui sussurre le bourreau, joué par la gueule adolescente de Jamie Bell, qui lui enjoint de se calmer avant de lui infliger les pires sévices. « Vous allez énormément souffrir, mais c’est normal ». Tout est là – cet idéal était celui du visage de Kirsten Dunst, sereine lors de l’Apocalypse à la fin de Melancholia : il faut se résigner devant la souffrance, pour éviter de la transformer en vaste blague. Ce travail de résignation, qui s’amorçait donc à la toute fin de Melancholia, c’est tout ce qui manquait aux autres films de Von Trier, risibles à force de désespoir criant.

Above all, I want these arms about you

Le film reste très maladroit, notamment lors de son finale, qui voudrait, en un twist digne d’un M.Night Shyamalan en petite forme, faire reconsidérer tout le film d’un autre point de vue : « Mais en fait, tout ça, c’est l’histoire de la libération de la femme ! » - on se rend compte alors que Gainsbourg porte depuis le début un pyjama rayé de gris comme à Auschwitz, et que LVT sous-entend ni plus ni moins que Joe, et sa nymphomanie, n’ont été que les héros d’une évasion hors du camp d’extermination où sont enfermées les femmes depuis la nuit des temps. Idée un peu idiote, excessive, et qui ramène le film à des faits de société (pour parler comme dans La Vénus à la Fourrure) alors qu’il s’en passait très bien. Si les dernières répliques se passent dans le noir, on peut d’ailleurs supposer que la raison en est que LVT se heurte à ses limites, et qu’il atteint, après avoir joué avec le feu pendant 4h, une sorte d’apothéose grotesque qui l’empêche même de filmer ce qu’il raconte, sous peine de ridiculiser son édifice tout entier. A moins qu’il ait importé que le tout dernier plan soit celui qui révèle l’absence de circoncision au sexe de Stellan Skarsgaard, afin d’extirper in extremis toute accusation d’antisémitisme.

Don’t be a naughty baby

Ni antisémite, ni raciste. Dans la scène des deux Noirs, ce qui compte n’est pas de coucher avec des Noirs, mais de coucher avec un homme dont Joe ne comprend pas la langue. Ce qui compte, à l’image, c’est le regard perdu de Joe qui, alors qu’elle contrôlait tout depuis des années, se retrouve soudain malmenée, mais pas encore de façon violente, de façon assez ingénue. Perdue, elle cherche à comprendre le plaisir plutôt que de chercher à le prendre. Il semble que les deux hommes la pénètrent en même temps, on ne comprend pas vraiment (il faudra voir la version longue pour voir si cette façon de ne pas cadrer la pénétration et de resserrer la scène sur la stupéfaction de Joe est volontaire ou non). Le gang-bang s’arrête, on dirait qu’il y a un problème, les hommes ne cessent pas de se parler, mais la caméra cadre désormais leurs sexes : ce sont deux bites qui parlent, et on ne comprend pas ce qu’elles disent. Maniaque et masochiste, Joe est attirée par ce qui échappe au contrôle. « For me, nymphomania was callousness » : “pour moi, la nymphomanie, c’était l’insensibilité”. Le mot en VO est plus intéressant, puisqu’il entre en résonnance avec l’adjectif employé pour désigner les mains « calleuses » (« callous ») de son premier amour, joué par Shia LaBeouf. Des mains qui, peu sensibles, un peu gourdes, seraient bien en peine de manipuler quoi que ce soit.

Come to papa, come to papa do

Pour perdre le contrôle, rien de tel que de s’éloigner des sentiers balisés. Von Trier veut filmer ce qu’on ne filme pas. LaRochefoucault dit : « le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face ». Von Trier s’empresse de regarder le soleil (plan fixe sur le soleil, début de la deuxième partie) puis le sexe en face. Les scènes où une bite apparaît clairement, comme dans les images pornographiques, traduisent surtout une volonté de filmer ce qu’on ne peut pas filmer d’habitude (pas dans le cadre du cinéma non-porno, s’entend). Un raccord illustre cette idée, lorsqu’une vulve filmée en gros plan, à l’horizontale, est soudain remplacée par des paupières qui s’ouvrent grand sur un œil fixant la caméra. Lors de l’hospitalisation du père de Joe, d’autres éléments « infilmables » font leur apparition : la mort, et la merde, puisque Von Trier filme sans ciller le postérieur maculé de Christian Slater, et raccorde aussitôt sur une scène de sexe, soulignant du coup la proximité symbolique des deux choses dans son film. Infilmables, infilmables, filmées.

Associer sexe, mort, merde et soleil ne suffit pas. Comme dans les rêves, en bon film freudien, Nymphomaniac associe le sexe à la cuisine (il y est question de « l’ingrédient secret » du sexe) et à la musique (lors de la brillante séquence de l’orgue-asme en split-screen, à la fin de la première partie).

My sweet embraceable you

L’une des grandes obsessions du film reste l’opposition entre le propre et le sale. C’est d’abord la rencontre entre le psy (puceau, donc propre) et la patiente (nympho, donc sale). A l’image, même topo. Stacy Martin, aussi mignonne soit-elle, a quelque chose d’un peu sale (voir les quelques marques de varicelle sur son front). Le filet de sperme grisâtre, laiteux, qui s’écoule hors de sa bouche au terme de la séquence du train, l’est aussi un peu. En revanche, les points “cul” comptés par sa copine et elle insèrent des images « propres » : des maths. Le film regorge de schématisations, manières de souligner le choc qui résulte de la rencontre entre la propreté et la saleté (sans jugement moral, hein). La fin de Melancholia plaquait déjà des maths sur du réel : le tipi, lors de la fin du monde, dessinait un triangle parfait, véritable refuge géométrique. Dans tout le film, les hommes sont des points : point A, point H… Uma Thurman demande : « Combien de vies comptez-vous détruire comme ça ? 5 ? 50 ? Several hundreds ? » Joe est obsédée par le nombre de coups de boutoir elle a reçus lors de sa première fois, manière de transcender la matière première du sexe en spiritualité, en maths (il y est question de la suite de Fibonacci). Nymphomaniac est un film d’alchimiste, porté par la volonté de transformer le Von Trier de plomb en Von Trier d’or, à travers une succession d’épreuves (8 chapitres), et grâce à l’introspection, à la rectification de soi-même par soi-même, qui est la devise des alchimistes (VITRIOL : Visita Interiora Terrae Rectificandoque Invenies Occultum Lapidem).

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par Camille Brunel
samedi 8 février 2014

Nymphomaniac Lars Von Trier

Allemagne - Belgique - Danemark - France ,  2013

Vol. 1 et 2.

Avec : Charlotte Gainsbourg (Joe) ; Stellan Skarsgård (Seligman) ; Stacy Martin (Joe adolescente) ; Shia LaBeouf (Jerôme) ; Christian Slater (Le père de Joe) ; Jamie Bell (K) ; Uma Thurman (Mme H.) ; Willem Dafoe (L).

Scénario : LVT.

Photographie : Manuel Alberto Claro.

Durée : 1h58min (V1), 2h4min (V2).

Sortie : 1er (V1), 29 (V2) janvier 2014

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