JPEG - 116.2 ko
spip_tete

The Ryan Initiative  de Kenneth Branagh

Échange de bons procédés

5.9

The Ryan Initiative est un geste désespéré : refus de la modernité de James Bond aussi bien que de la post-modernité de la réflexion sur ses propres images. Jack Ryan est un analyste financier qui évolue dans un monde où il y a trop d’écrans pour les centaines de milliers d’yeux qui les contemplent. Remarqué par un agent de la CIA, il se met au service de l’agence d’espionnage américaine, pour laquelle il finit par effectuer tout sauf ce pourquoi il a été recruté : fusillades, infiltrations... mais aucun piratage informatique. Au bout, il s’agit d’éviter la guerre entre Russes et Américains, sachant que ce sont les premiers qui ont commencé.

Branagh a toujours eu en lui une forme de vulgarité néo-classique (est-ce si paradoxal d’en être arrivé là avec des adaptations « modernisées » de Shakespeare, de Beaucoup de bruit pour rien à Peines d’amour perdues ?), ce qui rend son classicisme de combat beaucoup plus sobre, y compris dans le refus de traiter les images qui ne sont pas les siennes : écrans d’ordinateur, tableaux de données, images de surveillance, tout cela est trop opaque pour cet anti-Fincher que les images impures dégoûtent. Les vieilles méthodes viennent annuler plutôt que résoudre les intrigues établies par les images que la finance produit, parce qu’elles sont trop compliquées, pas assez translucides.

La posture de Branagh va d’ailleurs bien avec le côté réactionnaire obsessionnel des récits de Clancy. Réactivation de la guerre froide, peur du terrorisme : finalement, c’est actuel, mais Branagh met en scène cette angoisse comme quelque chose de complètement dépassé par la modernité des moyens de communication et de représentation. Branagh réalisteur montre Branagh acteur comme un homme doublement relégué : réduit à jouer la caricature du mafieux russe, empêché de jouir de son pompiérisme habituel. Son cinéma disparaît en lambeaux, et il préfère couler dans l’indifférence que changer de paquebot.

Que faire, dès lors, de ces images et écrans de la modernité technologique, qui peuplent Wall Street aussi bien que les gratte-ciel moscovites où Ryan est envoyé en mission ? Rien. C’est la réponse du cinéaste. Rien si ce n’est troquer les styles comme on échange les agents dans les belles histoires d’espionnage. Le temps de quelques scènes d’action quelconques, Branagh monnaie son classicisme contre un style passe-partout qui sacrifie aux explosions et aux course-poursuites, mais qui ne l’intéresse pas parce qu’il ne sait pas y faire. On y casse les écrans, on bousille les portiques électroniques, on mitraille les caméras. Triste fin pour un film qui jusque là évitait avec élégance le récit de la modernité, en faisant de son espion un avatar lointain du James Mason de L’affaire Cicéron - Branagh retrouvant ainsi Mankiewicz, dont il avait déjà repris Le limier, un homme qui ne faisait espion que dans sa manière de marcher. D’élégance il n’y a plus, et c’est dans un geste plutôt haineux que Branagh salue un monde assailli par des images qu’il est incapable d’apprivoiser ou d’adopter. Étrangement, il est difficile de s’en plaindre, et plutôt agréable de voir Branagh dans l’impasse.

par Aleksander Jousselin
jeudi 13 février 2014

The Ryan Initiative Kenneth Branagh

États-Unis ,  2013

Avec : Chris Pine, Kevin Costner, Keira Knightley.

Durée : 1h46min.

Sortie : 29 janvier 2014.

Accueil > actualités > Échange de bons procédés