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Abus de faiblesse  de Catherine Breillat

L’entretien a été profitable

7.2

La reconstitution de la relation entre Catherine Breillat et l’escroc Christophe Rocancourt, renommé Vilko pour le film, importe moins dans Abus de faiblesse, à cause de sempiternelles questions de fidélité ou d’arrangements avec la réalité, que la pose artiste qu’elle cultive et qu’elle veut se voir entretenir jusque dans la pire des déchéances physiques et psychiques. Tout commence par une très belle scène de chute : Isabelle Huppert, en Breillat renommée Maud pour l’occasion, ne sent plus ses jambes, elle tente de se lever de son lit malgré tout, et tombe, nue, en imitant la chute d’une autre femme, représentée sur le tableau accroché au mur en face d’elle. Auparavant, le générique a défilé sur un fond de couette blanche qui ressemble à un drapé de la Renaissance. Tant de finesse incite à penser que si abus de faiblesse il y a eu, au bout d’1h30 de film, c’est aussi parce que l’héroïne n’a cessé de s’abuser elle-même, dès le début.

Tout le reste consiste en la mise en scène toujours recommencée d’un perfectionnisme extrême. Maud sombre chaque jour un peu plus, après avoir contacté un homme, Vilko, qu’elle sait être un escroc et qui ne déroge pas à ses méthodes pour elle. De chèque en chèque, le naufrage se fait toujours plus proche et certain, mais Maud ne fait que rejouer la chute initiale, une main gauche immobilisée en plus, un sourire déformé en moins. Scène après scène, c’est toujours le même entretien téléphonique, la même rengaine : Vilko prétend être excité sexuellement par Maud, il vient la voir, elle affiche ses distances malgré sa fascination pour lui, signe un chèque avant de congédier le jeune homme. Le coup de pinceau est clair : le petit théâtre perd des couleurs à chaque représentation, s’approchant des teintes blanchâtres que Maud a déjà vues à l’hôpital et qui forment le modèle pictural du film jusqu’à la fin, bien plus que le petit tableau au-dessus du lit.

Alors que Maud maintient le même niveau d’exigence, la pose est moins artiste, le port moins altier, l’élégance moins affirmée. Elle se dit cinéaste, mais n’est capable de mettre en scène qu’un essai avec une gamine qu’elle regarde seulement à travers un moniteur, comme elle a découvert Vilko à la télévision : jouant mal dans un décor affreux face à un journaliste insipide, mais jouant quand même, ce qu’elle ne peut plus faire. Une fois évadé du petit écran, Vilko est meilleur, il monte sur les étagères de la bibliothèque de Maud pour y piocher un livre qu’elle a écrit, tel un singe se balançant de branche en branche. Difficile de croire que la fascination de Maud a été immédiate, tant elle apparaît stupéfaite par l’écart, pourtant prévisible, entre la vulgarité de l’interview télévisée et l’élégance de l’acrobate. En fait, à chaque fois, la scène échappe à la mise de la cinéaste incapable. On ne fait pas du cinéma avec de l’argent, mais avec ses mains, et Maud n’en a plus qu’une, inapte à diriger les mouvements de Vilko.

Breillat ne montre jamais ce qui suit la déchéance, l’après de l’apogée artistique. Pourtant, l’artiste s’est effacée, remplacée par la seule chose que la protagoniste peut comprendre et que Vilko ne saisit pas. Littéralement, l’art a disparu, Maud ne peut pas tourner, sa famille le sait. Le sens figuré suspend cet effacement : pour l’amour de l’art, pour répondre à la perte des sens (la seule “sensibilité” que Vilko connaisse), la désormais ex-cinéaste met en avant sa sensibilité artistique, celle des grands bourgeois qui n’ont jamais touché un crayon et pérorent sur la valeur marchande autant qu’esthétique des oeuvres qu’ils abritent chez eux. Mais cette sensibilité se heurte au réel, et transforme le cérémonial des signatures de chèque en geste gratuit. Maud n’a pas le sens des affaires, pour elle, la monnaie scripturale n’est rien d’autre que la possibilité de faire de la calligraphie sur un petit cadre rectangulaire, d’écrire en même temps que de renouer avec le cinéma. Néanmoins, elle ne sort pas de sa contradiction : à la fin, sa famille lui reproche de ne pas être capable de tourner, ni de gagner de l’argent avec ses films. Même hypothétique, le profit est ailleurs, quelques images de conversation contre quelques gouttes d’encre sur du papier. Des chiffres contre des plans, c’est l’économie la plus simple possible qu’elle a dessinée, loin des problèmes d’héritage qui tracassent les siens.

par Aleksander Jousselin
lundi 17 février 2014

Abus de faiblesse Catherine Breillat

France ,  2013

Avec : Isabelle Huppert, Kool Shen, Laurence Ursino.
Durée : 1h44
Sortie : 12 février 2014

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