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Bonne nouvelle : La grande aventure Lego tient plus de l’expérimentation formelle que du merchandising glorifié. L’histoire suit certes un personnage lambda que le scénario bringuebale d’une scène d’action hystérisée à une autre, en une sorte d’hallucinante hypertrophie de nos souvenirs d’enfance où défilent tour à tour tous les derniers produits Lego, mais cet enrobage commercial compte clairement moins que la transposition, en long-métrage, d’une pratique beaucoup plus récente que les Lego : les courts-métrages à base de Lego, en animation image-par-image, et dont regorge YouTube (dans ce genre-là). Lego Movie numérise, avec un hyperréalisme que quelque gros plans sur les visages de plastique établissent très vite, les dizaines de milliers de briques qui constituent l’univers Lego, puis imite les mouvements saccadés qui caractérisent ces films amateurs devenus un genre en soi. Lors de la séquence marine, le mouvement grossier des vagues laisse surtout croire à un bug du projecteur, comme si l’on tenait là une version grindhouse de Toy Story. A la fluidité généralisée conquise par les films d’animation générés par ordinateur, répond ici un découpage excessif des actions, à l’inverse exact du 48 images par secondes tenté par Peter Jackson sur Le Hobbit. Insatiable, le cinéma numérique étend son empire sur tout ce qui lui a précédé (Ben Button racontait cette dévoration de ses ancêtres par le nouveau cinéma, Le Monde Fantastique d’Oz aussi), et croque cette fois le cinéma amateur. Lego Movie est ainsi à l’animation image par image ce que Projet X est aux vidéos de fête, ou Redacted, aux vidéos de guerre : une version macro qui les embrasse toutes, et dégage leur essence.

La voracité du cinéma de synthèse correspond précisément à celle de la marque Lego, qui rachète toutes les franchises créées au cinéma afin de les décliner sous formes de jouets. Batman, Superman, Harry Potter, Star Wars, Lone Ranger, Indiana Jones : à peine sorti, un film se retrouve aujourd’hui racheté par Lego et mis en boîte par ses soins, avant d’être décliné sous forme de jeux vidéos. Cela avait cependant commencé bien avant les franchises, dans les années 80, quand la firme danoise étendait son univers de la recréation de la ville, à celle du Moyen Age, du Far West, de l’espace… Les briquettes Lego étaient alors ces gros pixels tangibles (et parfois douloureux), tandis que les notices indiquaient aux jeunes comment recréer le monde à partir d’eux. Alors que Michael Crichton tournait Mondwest, auquel Lego Movie fait plusieurs fois référence, les jouets du fabricant danois proposaient, bien avant les images de synthèse, le même jeu démiurgique que celui auquel s’adonnèrent les ordinateurs après la révolution de Jurassic Park. Leur retour au cinéma, aujourd’hui, répond à une logique bien plus profonde que celle du simple commerce : il vient signer l’air du temps.

Futé, le film replie l’une sur l’autre deux périodes de recréation du monde en 3D. Celle où elle se faisait à mains nues, avec les briques en 3D, et celle où elle se fait par ordinateur, avec des pixels en 3D. Dans les deux cas, le résultat est un mélange des univers typique du gosse auquel on a offert à Noël, le kit Pirates, et à son anniversaire, le kit Espace. Cowboys & Envahisseurs est un exemple de ces mélanges, Avengers en est un autre ; un film Superman contre Batman est annoncé. La création cinématographique transcende les genres, et se fait le réceptacle indifférencié de tout ce qui séduit l’artiste, le producteur et le public. Typique de son époque, cette tendance au melting-pot référentiel reflète surtout l’état du cerveau de l’occidental moyen à l’ère Google. Un grand bazar regroupant tout, possédant tout, et accessible à tout moment, dans une frénésie de surconsommation à laquelle correspond le rythme très soutenu des images et des gags, qui donne à la fois l’impression, devant Lego Movie, d’être en train de reproduire un geste archaïque (s’allonger sur la moquette, prendre son train dans une main, son sous-marin dans l’autre, et jouer) et un autre, découvert très récemment, le multitasking, qui consiste à ouvrir Gmail dans une fenêtre, Facebook dans une autre, banquepopulaire.com et Independencia.fr dans deux autres, et à jouer.

Les portraitistes du cerveau contemporain s’appellent Chris Lord et Phil Miller. Lego est la troisième franchise lucrative à leur actif, puisque leurs précédents films, Tempête de boulettes géantes et 21, Jump Street, ont déjà leur suite, et déjà leur succès. Le fil rouge qui relie ces trois univers, c’est cette tendance au multitasking comique : une omniprésence sur-électrisée de tout, en même temps. Tempête de boulettes géantes racontait comment une ville se retrouvait frappée par une tempête d’alimentation. Derrière le côté comique de l’affaire – Lord et Miller sont, visuellement, d’une inventivité digne des premiers Pixar – se cachait une satire de la surconsommation, leur unique cible. La critique du conformisme qui sous-tend le scénario de The Lego Movie (ne suivez pas la notice, faites ce que vous voulez de vos briques) est, avant tout, une critique du trop-plein. Evidemment, celle-ci prend les atours de ce qu’elle entend dénoncer. Mais Lego Movie fait étal de cette hystérisation du monde et du capharnaüm que sont à la fois le monde moderne (un peu de tout, partout) et le cerveau du gosse contemporain (idem). Tout est partout, tout est pareil, tout est Lego comme tout est Pixel. Si The Lego Movie propose, malgré tout, une notice, c’est celle de la survie en milieu saturé. La seule solution pour ne pas se laisser submerger par le Google-monde ? Jouer avec. Le déformer, à tout prix. S’y soumettre, c’est prendre le risque énorme de ne plus savoir comment en sortir, de s’y figer, et de finir par ressembler à ces petites figurines jaunes, à peine articulées, portions indifférenciées du monde qui les entoure. Des créatures qui ne peuvent être drôles qu’une fois ravalées à leur rang de poupées vaudoues. Non pas des héros, simplement de tout bêtes Legos.

par Camille Brunel
vendredi 21 février 2014

La grande aventure Lego Phil Lord, Chris Miller

Australie - États-Unis ,  2013

Avec : Chris Pratt (Emmet) ; Will Ferrell (Lord Business) ; Elizabeth Banks (Cool-Tag) ; Will Arnett (Batman) ; Morgan Freeman (Vitruvius) ; Alison Brie (Uni-Kitty) ; Charlie Day (Benny) ; Liam Neeson (Bon flic/Mauvais flic).

Durée : 1h40min.

Sortie : 19 février 2014.

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