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Dallas Buyers Club  de Jean-Marc Vallée

Life is strange

7.4

À l’abri des regards, non loin d’une arène de rodéo, Ron Woodroof (Matthew McConaughey) observe à travers une barricade le spectacle de cow-boys téméraires chevauchant des taureaux survitaminés. En plein acte sexuel avec deux femmes, son visage se tord dans une expression de douleur et de plaisir. Tout dans cette scène l’assimile à la bestialité d’un animal enfermé dans son enclos. L’homme est un mâle dominant : texan, fort, blanc, hétéro. Suite à un accident de travail qui l’amène à l’hôpital, il apprend qu’il est atteint du sida. Lorsque les médecins lui donnent tout au plus 30 jours d’espérance de vie, il les renvoie à leurs études. En 1985 aux Etats-Unis, il n’y a que les “tapettes” pour porter en eux une maladie pareille. Après ce départ en force suit une dizaine de minutes sordides de découverte de la maladie, synonyme de déchéance rapide pour Woodroof. Viril, ouvertement homophobe, il partage son temps entre le boulot, le rodéo, le sexe et les drogues. La mise en scène se cale au plus près de l’évolution du patient et l’accent est porté dès la scène d’ouverture sur la laideur morale et physique des réactionnaires texans.

[Commentaire d’AJ]. Plus tard, cette séquence peut être appréciée à sa juste valeur : plutôt qu’un rapprochement trop évident entre le sexe et la mort, c’est déjà un circuit économique qui se dessine : prendre et donner. D’abord cynique, ce circuit devient l’agent de la conversion de Woodroof à l’égalité.

S’il est un rustre, Ron s’avère aussi habile négociateur, beau parleur. Il trouve un contact précieux en la personne d’un employé mexicain travaillant à l’hôpital. Celui-ci lui fait parvenir des médicaments non autorisés. Il met alors en place un trafic de produits à plus grande échelle et substitue une grande arnaque à une autre : les laboratoires distribuent un traitement, l’AZT, qu’ils savent inefficace - conçu à la base pour soigner certaines formes de cancer mais dont les effets secondaires étaient désastreux. Grâce au nouveau traitement, Ron gagne du temps. Il arrête les drogues et se fâche quand ses proches en consomment, puis fait la connaissance d’un travesti qui l’aide à soigner sa haine du monde. Dallas Buyers Club raconte à partir d’une série de mensonges l’émancipation et l’abandon progressif d’un monde fabriqué de toute pièce par les préjugés. Chacun doit y faire l’effort de désapprendre les théories déjà connues et les erreurs dictées par les codes de la société.

[Commentaire d’AJ]. Peut-être Ron Woodroof n’est-il pas devenu homophile aussi vite que le film veut le montrer. Il se trompe légèrement sur lui-même. Ce n’est que face à la mort, quand la fin devient vraiment proche, qu’il accepte la communauté de destins entre homos et hétéros. La conversion qui s’opère est un peu différente. C’est dans la mesure où chacun peut participer à l’échange économique, en payant la même somme, en tendant la même main, que se forme une égalité théorique. Cela suffit à la marche du film qui regorge de plans brefs sur ce genre de transactions : donner, prendre, échanger, troquer un plan contre le suivant, une information contre une idée…


[Commentaire d’ER]. « Peut-être Woodroof n’est-il pas devenu homophile aussi vite que le film veut le montrer. » Je suis d’accord avec AJ, j’irais même jusqu’à : peut-être Woodroof ne devient-t-il jamais vraiment homophile. Par contre, il accepte assez vite, pratiquement d’emblée, la communauté de destins entre homos et hétéros. Car le danger de mort est d’emblée imminent et reste immanent pendant tout le film. Certes, il y a un compte à rebours, et donc une progression. Certes il est vivant au début et mort à la fin. Mais, alors qu’on s’attendrait à voir évoluer le corps de Woodroof de la santé vers la maladie, c’est plutôt l’inverse qui arrive. Comme dirait CB, il arrive à notre héros quelque chose qu’on a vu chez Benjamin Button : Woodroof s’améliore, s’améliore, s’améliore. Et puis il meurt. Ce qui d’une part éloigne Dallas de Philadelphia (et ce n’est pas plus mal) et d’autre part donne au personnage du film de Jean-Marc Vallée sa dimension métaphorique car, en effet, le héros s’améliore surtout du point de vue moral – ce qui ne le met pas à l’abri du malheur – comme dirait Job.

Davantage que la lutte pour les droits sociaux, ce sont les rémissions personnelles qui intéressent le cinéaste. Le ton du film glisse du mauvais drame choc vers un beau rythme de série télé. Saturé d’effets sonores dans ses premières minutes, il se distingue ensuite par la qualité de ses dialogues, ainsi que la brièveté de ses séquences. Vallée mise sur un long statu quo de l’action pour mettre en place des rapports de force neutralisant les blocs qui s’affrontent : médecins contre patients, laboratoires contre hôpital public, homos contre homophobes. Chacun doit opérer à des renoncements positifs, y compris le médecin de Ron, Eve Saks, interprétée avec délicatesse par Jennifer Garner, qui accepte peu à peu l’idée que les patients sont mieux traités dans la combine de Woodroof qu’à l’hôpital public américain. Cette sécheresse informative et administrative fait le prix de Dallas Buyers Club, qui accepte de changer en même temps que son héros et refuse de sombrer dans la complaisance

L’autre grande qualité du film est la partition de Matthew McConaughey, qui a renoncé à son impressionnante masse musculaire pour interpréter Woodroof. L’amaigrissement dicté par le rôle est nécessaire à la fabrication de la légende qui accompagne la performance actor’s studio. Il s’agit une étape de dégradation supplémentaire exécutée par l’acteur, après le tueur de Killer Joe, le marginal de Mud, les tourments et le visage balafré de Ward Jansen dans Paperboy. Peu à peu contraint de tempérer l’outrance verbale assortie à son accent du sud, l’acteur laisse son corps amaigri et son regard usé, dissimulé derrière d’épaisses lunettes de vue, faire le reste, toujours dans ce que les Américains appellent underplay.

Dallas Buyers Club existe aussi comme témoignage des mythes de l’époque sur le VIH : une fois sa maladie connue, Ron se bat à mains nues à chaque fois qu’est remise en question de son hétérosexualité. Sur le lit à l’hôpital, il rejette tout contact physique avec son voisin, le travesti Rayon (Jared Leto) quand celui-ci essaie de soigner sa crampe. Plus tard, il retire les photos du chanteur androgyne Marc Bolan que Rayon a affichées au mur pour décorer le “dallas buyers club”, maison de paix où les séropositifs viennent chercher leurs soins et des mois de vie supplémentaires. Son attitude vis à vis de Rayon prend un tournant décisif lorsque tous deux croisent un ancien ami de Ron, T.J. Celui-ci refuse dans un premier temps de serrer la main de Rayon. Ron le saisit et lui force à le saluer. Pareille utilisation de la violence ne peut infléchir la bêtise ultra-conservatrice.

La poignée de main forcée réintroduit un civisme paradoxal et le face à face renvoie à la peur de la transmission du virus par un simple contact, filmé 20 ans plus tôt par Jonathan Demme dans Philadelphia : Denzel Washington marquait un mouvement de recul en serrant la main de Tom Hanks, homosexuel et séropositif. Philadelphia avait marqué un basculement, moins d’ailleurs dans la connaissance de plus en plus grande du sida que la déconstruction précise des tabous des clichés sur les homos et la maladie. La reprise d’une version musclée de la poignée de main dans un film de 2014 est un signe que la pensée réactionnaire a entre temps gagné du terrain. C’est tout à l’honneur de Jean-Marc Vallée d’avoir filmé la métamorphose de la brute épaisse Ron Woodroof, qui abandonne son individualisme avant d’agir par compréhension plus large de la communauté. Le plus caricatural d’entre tous devient un exemple pour chacun, l’auteur d’une action marginale transformée en urgence politique collective.

par Thomas Fioretti
mardi 25 février 2014

Dallas Buyers Club Jean-Marc Vallée

États-Unis ,  2013

Avec : Matthew McConaughey (Ron Woodroof) ; Jennifer Garner (Dr. Eve Saks) ; Jared Leto (Rayon) ; Steve Zahn (Tucker / Policier) ; Denis O’Hare (Dr. Sevard) ; Dallas Roberts (David Wayne) ; Griffin Dunne (Dr. Vasse) ; Michael O’Neill (Richard Barkley).

Durée : 1h57min.

Sortie : 29 janvier 2014.

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