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Donnant sur l’océan, métropole d’Amérique du Sud la plus proche de l’Afrique, Recife est surtout le domaine du réalisateur/producteur/programmateur Kleber Mendonça Filho. Découvert au Festival des Trois Continents en 2012, Les bruits de Recife est son premier long-métrage.

Kleber Mendonça Filho explique très simplement l’influence de la température sur l’univers sonore des films : plus il fait chaud, plus on doit garder les fenêtres ouvertes. Ainsi les pays chauds s’attachent souvent à reproduire le bruit du monde plus qu’à en sublimer l’aspect. Ce sont avant tout des pays bruyants, à l’inverse des pays froids, où tout se joue plutôt en intérieurs insonorisé, où la neige même étouffe les sons. Le soleil, et souvent la misère, tendent à éreinter l’image, qui s’estompe derrière le vacarme : preuve en est que les films hollywoodiens, sitôt qu’ils tombent la chemise, tartinent les images de musique pour créer la carte postale (Jason Bourne à Manille, James Bond en Turquie...).

Les autochtones en revanche, lorsqu’ils pointent leur caméra sur leur terre natale, s’intéressent au bruit. Quelque chose d’intime se joue-là, qui échappe aux étrangers. Découvrir un pays, c’est d’abord s’en remplir les yeux. Les touristes ne prêtent aucune attention aux sons : pour des milliards d’appareils photo, combien de dictaphones ? Contrairement aux images, permanentes, les bruits sont ponctuels : pour être remarquables, ils doivent être répétés. Pour s’en imprégner, rester quelque part est fondamental. Si l’on ne fait que passer dans une ville, on ne les entend pas : d’où cette intimité du son, qui ne s’offre qu’aux habitants, qu’à ceux qui restent. Là où le souvenir visuel s’adresse d’abord à l’esprit, le souvenir sonore, plus difficile à cerner, renvoie d’abord au sentiment.

La séquence d’ouverture des Bruits de Recife devient comique à force de précision, lorsqu’elle donne à entendre, dans le même plan, le bruit d’une feuille morte qui se détache, et celui d’un carambolage. Les crescendos sont légion, manière de plonger la tête du spectateur comme on baptise en plongeant la tête sous l’eau : la première immersion se fait dans une cour d’école, à la suite du choc sur le sol des rollers d’une fillette, jusqu’aux cris des petits brésiliens qui jouent avec leur ballon. Par la suite, le film ne manque pas de faire de ce ballon tout un symbole, voué à une mort sonore retentissante. Et quand une simple tonalité de téléphone recouvre un plan large d’immeuble, c’est l’univers entier qui se retrouve réduit dans la noisette d’un son unique.

L’histoire s’attache à trois protagonistes, un jeune homme tombé amoureux, une mère célibataire, et le leader d’un petit groupe de surveillance de rue. Ce qui leur arrive en deux heures pourrait leur arriver en 20 minutes, comme en 6 heures : la progression narrative est ténue, et la volonté du réalisateur de tourner un film d’angoisse (moins à la John Carpenter qu’à la Denis Côté) entre parfois en contradiction avec la langueur hypnotique où le spectateur se retrouve plongé par le rythme. Comment savoir quand s’inquiéter, si l’environnement qui paraissait extraordinaire de prime abord s’avère le quotidien des personnages ?

Chacun des événements retenus par le montage, en revanche, s’attache à l’idée de clôture, d’espace privé, et dégage un vif sentiment d’oppression. La clôture protège des intrus et l’intrus par excellence, c’est le bruit. Sonnerie de téléphone, aboiements de chien, le personnage féminin est obsédé par les chocs auditifs comme les donzelles de Damsels in distress souffraient de chocs olfactifs. La porte de sortie, c’est l’esthétisation du vacarme, et le film raconte cette tentative de changer le bruit en autre chose, de modifier l’emploi qu’on peut faire de la laideur. De laver le vacarme. Lorsque la jeune femme se masturbe, c’est face à son sèche-linge branlant au plus fort de l’essorage, et le tremblement au coin de l’appareil procure autant de plaisir que la main qui s’active, ou que le bruit répétitif et sourd produit dans la petite buanderie. Les trottoirs servent à écrire. La samba guide les pieds de la fillette en train de masser sa mère. Du son comme manière de transcender le réel : et lorsque deux amants se rendent dans un cinéma en ruine, ils entendent un film d’Ed Wood comme s’ils y étaient, image parfaite de ce qui se produit lorsque l’on écoute Les bruits de Recife, les yeux fermés.

par Camille Brunel
mercredi 26 février 2014

Les bruits de Recife Kleber Mendonça Filho

Brésil ,  2012

Avec : Irandhir Santos, Gustavo Jahn, Maeve Jinkings...
Durée : 2h11
Sortie le 26 février 2014.

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