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Supercondriaque  de Dany Boon

Pas farouche

2.2

CB et LS ont découvert le dernier mastodonte français prêts à rire si c’était drôle, voire à pleurer si c’était triste. Mais pas plus que le cinéma l’émotion n’est le fort de Dany Boon. Échange de mails, les yeux secs.

Camille - 26 février - 21h09

Bon, je suis rentré. J’ai lu une critique où il était déjà question de Louis de Funès (c’est vrai que Boon gesticule beaucoup), et déjà des Roms (cette histoire d’immigrés "tcherkistanais" incidemment occultée par la bande-annonce). Deux données de base, donc :

1. Boon rappelle la bonne vieille France

2. Boon parle d’immigration, et de frontières (encore)

Maintenant, on a suffisamment parlé de celui-dont-je-n’ai-aucune-envie-d’écrire-le-nom pour recommencer le coup du comique d’extrême-droite, et c’est sans doute un hasard si l’endroit où Boon est le plus célèbre est aussi le fief du FN (Hénin-Beaumont & Cie) - soit dit en passant le parti le plus hypocondriaque de France. Et puis cette façon de taper sur les bourgeois toutes les deux minutes, de renvoyer le leader balkanique dans son pays à la fin, de faire un cinéma “populaire” en s’enfilant 10 millions d’euros dans les poches (le salaire probable de Boon, 4000€ la réplique) j’y peux rien, quand je vois ça, j’ai l’impression de voir un logo en forme de flamme bleu-blanc-rouge. Sans parler du fait que l’un des enjeux du film, c’est pour le personnage de Kad Merad de réaffirmer son hétérosexualité auprès de sa femme. Mais voilà, Boon, assez malin, tourne cette crainte de la bromance en dérision. Du coup, on ne peut rien en dire.

Louis - 26 février - 21h54

Je ne pense pas qu’il soit aussi machiavélique que tu le dis.

Camille - 26 février - 22h40

Je viens de comprendre un truc, quelque chose qui en dit long sur le vide du film et corrobore la thèse d’un Dany Boon plus malin qu’on le croit.

Tu te souviens comme le film déborde de références littéraires "bien françaises" : Victor Hugo, Arthur Rimbaud, Cyrano de Bergerac... Mais il en manque une. Une grosse. Qu’ils gardent pour la toute fin du générique, la toute fin de ce rap avarié qu’on nous balance dans la figure. Dans le dernier refrain, le rappeur cale à la rime un malade imaginaire. C’est vraiment une façon de s’assurer que le public quitte la salle sur cette dernière note-là, qu’il se dise : "Ah ! On tient notre Molière contemporain !" ...Bonjour l’angoisse. Alors que si on fait attention, dans tout le film la poésie est un truc de gonzesses : qu’il récite à la nana dans la boîte de nuit, qu’il récite à Alice Pol pour la draguer... La littérature vidée de son contenu n’est employée qu’à titre de couleur locale, d’étendard nationaliste quoi.

Louis - 28 février - 10h36

Bon, quand faut y aller... Supercondriaque vaut surtout pour Dany Boon, qui plane en totale surcote depuis ses Chti’s, et dont on attend chaque production comme celle d’un messie improbable de la comédie française. Pour l’aider à tenir ce rang, Boon est allé fouiller dans les recettes de grand père, en l’occurrence Louis de Funès, de la filmographie duquel son film semble être une sorte de condensé : les scènes cauchemardesques de nourriture louchent vers L’Aile ou la cuisse, la comédie d’aventure plagie lointainement La Grande vadrouille (étalon du genre), le quiproquo permettant au Ch’ti de montrer ses dons en accent étranger porte le souvenir de Rabbi Jacob. Il y a pourtant une différence majeure entre Boon et de Funès : alors que celui-ci se satisfaisait d’incarner des lutins acariâtres, son descendant cherche toujours le moyen de se rendre attachant aux yeux de spectateurs étonnamment dupes, utilisant son copain Kad (bien meilleur comédien) comme le marchepied adéquat. Mais, pour un grand enfant, Dany Boon l’acteur semble au bout du rouleau (yeux cernés, voix éraillée), comme épuisé par l’occupation de son trône. C’est là que se situe peut-être le seul intérêt de Supercondriaque : en choisissant de traiter ce sujet si inoffensif (l’hypocondrie), Dany Boon semble vouloir faire une oeuvre personnelle (on devine ses propres phobies derrière le personnage). Et il faut être honnête : la première partie du film, centrée sur l’hypocondrie, donne lieu à quelques scènes burlesques assez réussies où l’on voit le comique slalomer entre les bactéries.

Mais, comme si le budget pharaonique du film ne pouvait pas servir qu’à se verser des salaires de roi du pétrole, Supercondriaque se perd dans une trame de téléfilm d’aventure navrant, où il est question de clandestins et de doppelgänger. Mais dire que cette embardée, certes franchouillarde dans sa vision de l’exotisme balkanique, sert à véhiculer une idéologie frontiste, c’est surestimer le cynisme de Boon, et c’est surtout attaquer le film par un mauvais bout. Tout au plus, on pourrait dire que Supercondriaque ne lutte pas très farouchement contre l’extrême droite ; mais est-ce vraiment une stratégie de marché ?

Camille - 28 février - 14h59

Non, t’as raison. Disons que quand on regardera Supercondriaque en 2034, on se dira tiens, ça, c’était l’époque où tout le monde s’est mis à parler la langue du même parti.

par Camille Brunel, Louis Séguin
mardi 4 mars 2014

Supercondriaque Dany Boon

France ,  2013

Avec : Dany Boon, Kad Merad, Alice Pol.

Sortie : 26 février 2014.

Durée : 1h47min.

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