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L'Éclat du jour  de Tizza Covi, Rainer Frimmel

L’ours & le caméléon

7.6

Première fiction de Tizza Covi & Rainer Frimmel, La Pivellina sortait il y a quatre ans en plein hiver et dans l’indifférence quasi générale. Encore à Paris à l’Espace Saint-Michel le temps de quelques séances, leur dernier beau film appelle la lumière : il s’appelle L’Éclat du jour.

L’argument de La Pivellina était d’une minceur exemplaire : abandonnée dans un square, une fillette prénommée Asia est recueillie par Patty, artiste de rue vivant dans une caravane. Le mot « Pivellina » pouvait être traduit par « la petite novice », et l’arrivée de l’enfant était l’occasion d’une double entrée dans le monde : la découverte d’une nouvelle famille pour la petite et les premiers pas des cinéastes dans la fiction –un univers de marginaux du cirque et du spectacle vivant, déjà filmé dans leurs documentaires Babooshka et Das ist alles, encore inédits. L’un des deux personnages principaux de L’Éclat du Jour n’a en revanche rien d’un débutant. C’est un acteur autrichien connu et reconnu, boulimique de la scène, Philipp Hochmair. De passage à Hambourg pour une pièce, il reçoit la visite de son oncle Walter (Walter Saabel, le clown de La Pivellina). L’égo et les activités de Philipp prennent de moins en moins de place au fil des séquences et permettent d’en accorder une plus grande à l’oncle moustachu aux mains aussi larges que son sourire et sa mine bonhomme.

Il ne s’agit pas de filmer cette intrusion comme un envahissement mais plutôt un évènement du quotidien comme un autre. L’acteur apparaît à chaque fois sous un nouveau jour, différemment vêtu. On le découvre d’abord chauve et déguisé pour les besoins d’une pièce. Il semble changer d’humeur comme de costume, tour à tour enthousiaste et généreux, mais aussi irascible et suffisant. Walter semble tisser un lien bien plus solide avec le réel. Peu occupé la journée lorsque son neveu est sur les planches, il sert de nounou pour les enfants du voisin d’origine moldave Victor. Le temps passé avec eux parfait leur apprentissage, entre une visite au musée d’histoire naturelle et la lecture de livres d’aventure au pied de leur lit. Par ses belles ellipses, en coupant dès qu’il le faut, le film ne met pas l’accent sur l’opposition trop schématique entre la simplicité de l’oncle et la prétention artistique du neveu. La reconnaissance entre Philipp et Walter est au contraire immédiate. Tous les deux appartiennent au même monde, celui de la scène. Philipp y interprète des personnages, Walter y combat des ours. La métaphore entre l’oncle un peu ours et « l’acteur caméléon » n’est pourtant pas si évidente. Il sont tour à tour l’un et l’autre : Phillip peut aussi s’avérer rustre, en faisant par exemple attendre son oncle devant sa porte, tandis que Walter est doux et patient. Le plus vieux des deux paraît davantage à l’écoute de tout ce qui l’entoure, prêt à changer d’itinéraire à chaque rencontre, qu’il accueille comme autant de trésors.

Le cinéma de Tizza Covi & Rainer Frimmel ne serait pas aussi beau s’il ne savait pas tirer profit de moments éphémères et incertains, probablement imprévus. Après quelques temps de vie commune, Walter décide que le temps est venu de parler de la Pivellina à la police, et pour cela il prend l’enfant en photo. La séance de photomaton devient l’occasion de fixer éternellement le sourire de la petite Asia, non seulement sur la pellicule mais aussi dans le cœur de son père adoptif. Philipp & Walter immortalisent eux aussi leur première rencontre en posant comme deux adolescents dans la cabine. Les cinéastes captent surtout de courts instants de bonheur, comme celui où Phillip est emporté par son élan hors du théâtre à la fin de sa pièce et fait le tour d’une cour proche de la scène avant de revenir à l’ivresse de ses rappels.

Toujours cadrée à l’épaule, la mise en scène est aussi précise que les discussions filmés sont informelles. Chaque séquence peut donner l’impression de pouvoir démarrer et s’arrêter n’importe quand, mais ce papillonage est heureusement au service de l’ensemble. Ce qui importe ici est de ne jamais s’éloigner du centre de gravité documentaire, où la fiction, résiduelle et périphérique, n’est qu’un argument prétexte, une béquille pour filmer la vie et les gens que les cinéastes rencontrent et suivent depuis des années. Tout cela ne serait évidemment rien ou pas grand chose sans le regard clairvoyant et bienveillant de leur caméra.

Vers la fin, Walter se lance dans une périlleuse entreprise dont on ne connaîtra jamais la réussite. Il décide d’aider Victor à ramener sa femme de la Moldavie à l’Autriche. Le stratagème qu’il dévoile à Phillip est habile. Il loue une fourgonnette aménagée pour cacher la clandestine à l’intérieur. Pendant la traversée des frontières, la voiture présente à l’extérieur un cirque ambulant pour attirer l’attention des curieux. C’est un principe de trompe-l’oeil, avec une partie visible, un numéro de cirque pour capter le regard, et une partie cachée. Soit la parfaite métaphore pour décrire ce que font ici les cinéastes : une caravane fictionnelle pour faire le liant entre l’anecdotique et le profond, et un double fond, qui serait le vrai projet documentaire. Covi & Frimmel sont des artisans magiciens et on ne sait par quel miracle cet écart tient sur la durée. La confrontation entre une manière précise et des idées vagues pourrait former une collection de banalités, voire donner un film banal. Or comme on l’entend dans le Van Gogh de Pialat, c’est « une succession de moments de faiblesse, mais au bout, quelle force ».

par Thomas Fioretti
mardi 4 mars 2014

L'Éclat du jour Tizza Covi, Rainer Frimmel

Autriche ,  2012

(Der Glanz des Tages)

Avec : Philipp Hochmair (Philipp) ; Walter Saabel (Walter) ; Vitali Leonti (Victor).

Durée : 1h31min.

Sortie : 12 février 2014.

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