Entrevues, 25èmé festival du film de Belfot - 26 novembre / 5 décembre 2010

#4 Allers-retours

FIN

Suivre un festival implique de faire des paris, au moins autant que des choix. Et plus encore qu’ailleurs à Belfort, où la compétition internationale, dont nous n’aurons manqué que deux films (Ici finit l’exil de Kiyé Simon Luang, et Snack-Bar Aquário, de Sergio da Costa, grand prix du court métrage documentaire), est exclusivement constituée de premiers et seconds films. Parier, telle est la volonté affichée du festival et de sa sélection, où les signatures déjà précédées par leur réputation côtoient les noms encore inconnus. Pourquoi alors ne pas répondre à cette invitation ? S’asseoir dans une salle de cinéma sans savoir vraiment ce que l’on va découvrir est devenu un plaisir rare dont il ne faut pas se priver. Il faudrait même, à la limite, entrer au hasard dans l’une des salles du multiplex où se déroule le festival, sans que rien ne soit indiqué à l’entrée, et qu’aucune distinction préalable ne nous guide. La catégorisation imposée à Belfort entre documentaires et fictions, courts et longs, sans doute motivée par la nécessité de multiplier les prix, était d’ailleurs poreuse, voire franchement forcée. Cas symptomatique : Des Rêves pour l’hiver, d’Antoine Parouty. Auréolé du grand prix du court-métrage de fiction, le film, qui dure près d’une heure, est en partie consacré aux répétitions d’un groupe véritable en vue d’une tournée européenne. De la même manière, plusieurs court et long-métrages auraient pu être indifféremment rangés dans une catégorie comme dans l’autre. Les films sont ici séparés mais égaux, ou presque.

Qu’y a-t-il de commun, en effet, entre un projet de fin d’études à La Fémis et un film de pirates portugais ? Entre la vie d’un peintre indien et celle d’adolescents américains ? Au moins un désir d’aventures, souvent paradoxal mais toujours inassouvi. Réaliser son premier film est en soi une odyssée que beaucoup de jeunes cinéastes ne résistent pas à mettre en abyme. Il existe évidemment plusieurs manières de le faire. La plus simple est de suivre quelques héros au destin romanesques, corsaires à la recherche d’une substance miraculeuse ou esclaves enfuis remontant le fleuve vers la liberté. Il est aussi possible de prendre ce désir d’aventures (et les craintes qui l’accompagnent) comme objet même du film, en s’attachant au sort de quelque adolescent fugueur, ou de jeunes skateurs en mal d’amours et de sensations. Mais la troisième solution est sans conteste la plus radicale : partir filmer à l’étranger pour transformer, de facto, le tournage en voyage initiatique. Voie que semblent préférer les jeunes cinéastes français, décidés à quitter Paris pour les terres lointaines du Kurdistan, du Maroc, ou de l’Amérique par exemple. Obligation curieuse, et qui a plusieurs corollaires. Cela signifie d’abord qu’il n’y a pas, en tout cas pour nous français, d’autre sujet que la découverte de l’étranger. La forme du reportage règne hélas en maître, ouvrant la porte à un réservoir de fictions qu’elle canalise aussitôt. Car cet impératif du voyage permet aussi au cinéaste en herbe de se rassurer : en même temps qu’un objet d’études, l’étranger lui offre l’occasion d’éprouver sa sensibilité. L’ethnologue improvisé s’étonne et se ravit de l’intimité des sauvages, et feint de découvrir à quel point il est, lui, civilisé : le paradoxe est au coeur d’un film tel que Moussem les morts. Dans une section parallèle, “Regards sur le cinéma africain”, le festival organisait cette année un colloque autour du post et du néo-colonialisme en Afrique Noire. Le sujet était là, en creux, souvent effleuré. Un film, même, l’affronte réellement, celui de Ben Russell, cinéaste expérimental américain parti tourner au Surinam. Quand la fiction initiatique fait mine de partir sans penser au retour, Let Each One Go Where He May propose de penser ensemble les deux mouvements. Souci intellectuel et pratique, qui permet peut-être de penser l’aventure autrement que comme récréation touristique. Les films, évidemment, n’ont pas tous répondu à cette interrogation.. C’est pourquoi il a fallu naviguer entre eux, les aborder en zigzags, un par un, telles les différentes îles d’un archipel.


samedi 18 décembre 2010