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At Berkeley  de Frederick Wiseman

Démocratie réelle demain

8.1

Dans son principe comme dans son origine historique, la représentation est le contraire de la démocratie. La démocratie est fondée sur l’idée d’une compétence égale à tous.

Jacques Rancière, La haine de la démocratie (2005)

At Berkeley s’ouvre sur le récit d’une femme, censé fonder les principes de l’université de Berkeley sur une opposition à l’enseignement privé et élitiste des autres facultés américaines. Berkeley est en effet un établissement public et de grande qualité, fait rare aux Etats-Unis. Wiseman n’a pas pu faire un film de moins de quatre heures sur le sujet. Pourquoi ? Théoriquement, Berkeley redonne ses lettres de noblesse à l’université, un lieu par définition pour tous. Il faudrait donc, si l’on veut faire au mieux, y filmer tout le monde, toutes les conditions. En quelque sorte, réaliser un film pour tous, qui prend du temps. Si l’on veut filmer Berkeley dans ses pratiques, honorables ou non, on doit commencer par tourner en fonction de son idéal.

Quand le cinéaste entre dans cette enceinte de prestige, Berkeley est en pleine crise. L’État californien se désengage financièrement, la direction n’envisage guère d’autre solution que l’appel au privé et l’augmentation des frais pour les étudiants, tout en rognant sur leurs droits. Si la crise économique est partout, ce que filme Wiseman, c’est son apogée, qui a pour nom crise démocratique.

Les deux premiers tiers du film sont une étude très fine de la question de la représentation, qui est par excellence au croisement de l’esthétique et de la politique. At Berkeley montre les deux versants du problème : des dirigeants et des étudiants attachés à un double pouvoir, défendre son droit à donner son avis sur la marche de l’établissement et représenter celui de ses semblables ; en même temps, en mettant en scène l’aspiration au pouvoir de représenter les autres, le film désigne à chaque plan ce qui met en cause cette ambition, les limites du cadre, la manière de raccorder ou non un visage et une voix à ceux pour qui elle parle. Dans une des premières scènes, Wiseman filme un cours d’économie politique, dont la logique spatiale abolit la verticalité de l’enseignement traditionnel et lui substitue une horizontalité un peu floue : la professeure est dans le même cercle que ses étudiants, au même niveau, elle ne se distingue que par sa qualité d’animatrice d’un débat entre les jeunes sur les structures du pouvoir économique. Mais plus que la hiérarchie, c’est la représentation qui est interrogée : autant le fait de montrer quelqu’un parler au nom d’une idée ou d’autres personnes, que de prétendre incarner un ensemble plus large que soi. Dans ce cercle, la professeure ne représente plus l’autorité savante aussi clairement que si elle était debout, face à ses étudiants, en train de disserter sur l’économie capitaliste.

Chaque étudiant parle d’abord pour lui-même, il part de sa propre expérience, au détriment d’une théorisation immédiate de celle-ci, ce qui lui est souvent reproché. En même temps, chacun prétend représenter son milieu social, sa famille. Lors du cours montré dans la première scène, une étudiante noire qui dit qu’elle ne paiera pas pour les enfants de ses camarades blancs, parce que les parents de ceux-ci n’ont pas voulu payer pour elle, ne fait pas qu’attaquer les représentants d’un ordre jadis établi et désormais en plein effondrement. Elle rend des comptes à ceux qui sont restés à quai et à qui elle ressemble. Wiseman montre alors la violence d’une sorte de démocratie représentative intime, qui prend place dans le discours de chacun. Pourtant, il ne laisse ses personnages parler explicitement de démocratie que très tard. Auparavant, il a épuisé ce qui, dans les conversations, les cours, les séminaires ou les réunions estudiantines, la met en échec autant qu’elle la remet au goût du jour.

Qu’il s’agisse des séminaires, des débats internes entre dirigeants, qui au début du film rythment la vie de l’université en même temps que les cours, ou des réunions de crise pour contenir les manifestations à venir, le passage d’un plan à un autre est toujours difficile, comme si aucune parole ne pouvait percer le mur de l’image qui en est le support. Quand le regard s’oriente vers un hors-champ, le raccord n’intervient que quelques minutes plus tard. La représentation est plus affaire de description d’un visage traversant avec difficulté l’image que de lien démocratique, où chaque parole reconnaîtrait l’autre comme son égale. Cette égalité est sans cesse différée, tant le passage d’un plan à un autre ne traduit que la coexistence d’expressions et de signes qui ne trouvent jamais leur équivalent direct dans le raccord d’une image à la suivante. De ce point de vue, le film ne dévie jamais, il ne cesse de se demander, avec une pointe de déception dans le ton, ce que les mots font à la scène qui les fait exister : au film qui en fixe la mémoire, à la communauté qui en serait le lieu, à la démocratie qui en serait le cadre.

Si les « actes de langage », pour paraphraser le grand enseignant de Berkeley John Searle, désorientent sans arrêt la direction que prennent les images les unes par rapport aux autres, et si le film suit une ligne qui n’hésite pas à revenir en arrière sans qu’on soit bien sûr de l’ordre réel des événements, la force de Wiseman est d’occuper une position radicale et risquée, comme un funambule. At Berkeley se tient sur une ligne de partage très mince, mais ne choisit jamais le « juste milieu ». Cette position se situe entre la critique d’un idéalisme selon lequel les mots auraient un pouvoir démesuré (les dirigeants de Berkeley, longuement filmés en réunion fermée, en sont une incarnation parfois caricaturale) et la limite de cette critique, dans la mesure où celle-ci pourrait condamner la prise de parole de n’importe qui à l’impuissance. Wiseman refuse d’avancer en même temps que cette critique, il se dérobe, mais ne fuit pas ; il ne suit pas non plus ceux qui portent la parole contre ceux qui ne croient pas à la puissance des mots : il s’agit autant des responsables de l’université, dont l’hypocrisie est révélée par leur manque d’attention à l’exercice des droits démocratiques par les étudiants, que des porte-parole des manifestations estudiantines contre la hausse des frais d’inscription, marxistes-léninistes autoproclamés et bien souvent confiscateurs de revendications.

La suite des images emprunte un chemin imprévisible précisément parce que lorsqu’il est enfin question explicitement de la démocratie et de l’égalité de chacun dans l’exercice de ses compétences intellectuelles, cela permet à Wiseman de définir la démocratie comme le domaine du possible et non du prévisible. Si gouverner c’est prévoir, filmer démocratiquement c’est faire surgir des possibles imprévus. En ce sens, le cinéaste ne poursuit pas le geste des étudiants en colère, quand bien même leurs porte-parole agissent et parlent en toute légitimité. Il est en revanche certain qu’il filme contre les gouvernants, pas tant en adversaire que comme celui qui veut faire tenir une façon de faire contre une autre, pour que la ligne sur laquelle il se tient en équilibre continue d’exister.

par Aleksander Jousselin
dimanche 16 mars 2014

At Berkeley Frederick Wiseman

États-Unis ,  2013

Son, montage : FW.
Assistant réalisateur : James Bishop
Assistante monteuse : Nathalie Vigneres
Mixage : Emmanuel Croset.

Durée : 4h4min.

Sortie : 26 février 2014.

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