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Monuments Men  de George Clooney

Hollywood Unplugged

6.1

Des critiques négatives, Monuments Men en a reçu beaucoup cette semaine. A les lire, on a l’impression que Clooney a le tort de ne pas avoir confié les dialogues à Jacques Rancière, la musique à Itzhak Perlman, et fait en sorte que chaque plan ressemble à l’affiche, où les stars réunies se tiennent droites comme des colonnes. Il aurait apparemment fallu, pour raconter de manière plus séduisante l’histoire des hommes qui retrouvèrent les œuvres d’art pillées par les nazis, un film aussi monumental que son titre. Avançons ici une hypothèse, celle-là même qui nous permet d’apprécier le film sans se forcer : il n’y a pas d’autre moyen, quand on ne s’appelle ni Polanski ni Lanzmann, d’aborder à la fois l’Art et la Shoah sans être insupportablement pédant, qu’en faisant profil bas. Le film se visite moins comme le Louvre que comme un musée d’Hollywood où se succèdent, en vignettes, les grands films d’avant, versions clownesques, unplugged, d’Il faut sauver le Soldat Ryan, d’Un pont trop loin, d’Indiana Jones... Avant de regrouper devant sa caméra stars et pièces de maîtres, Clooney regroupe les films qu’il aime, les fait sourire, les prend en photo. Dans un film sur la valeur de l’art, mettre en avant l’artificialité du support plutôt que la dimension historique semble d’ailleurs un choix logique. Voire intelligent.

La galerie de personnages fait ainsi écho au parfum de nullité qui, modestie oblige, embaume Monuments Men : un Michel-Ange de pacotille (Damon), un sculpteur bourrin (Goodman), un conservateur antipathique (Balaban), un Anglais ivrogne (Bonneville), un Français bigleux (Dujardin), et même une résistante qui se prend un râteau (Blanchett). Rien de novateur à cet étage, entendons-nous : les intellos américains font souvent plus usage de leurs muscles que de leur tête, cinéma pour ados oblige. Dans Iron Man 2, le personnage de Scarlett Johansson ne peut connaître le latin qu’à condition que cela ne l’empêche pas de se battre en combinaison moulante quelques minutes plus tard ; dans Matrix, la science infuse de Néo lui sert d’abord à distribuer des coups de latte ; en reculant d’encore 20 ans, on tombe sur un docteur en archéologie affrontant au corps à corps des brutes nazies dans le désert. Ici pourtant, Clooney ironise allègrement sur ce portrait du lettreux arraché à sa bibliothèque : le personnage de Matt Damon a beau connaître le français, cela ne lui sert qu’à se ridiculiser. Ainsi, dans la planque de l’officier nazi reconverti en paysan amateur d’art, les toiles de maître ne sont pas officiellement reconnues par les héros grâce à leur érudition, mais parce qu’il y a écrit « Rotschild » derrière les toiles. Loin de révéler leur incompétence (preuve qu’il s’y connaît un minimum, un expert observe que pour des soi-disant copies, les toiles en question sont rudement réussies), cette technique de reconnaissance évite de mettre sur un piédestal les personnages qui auraient accès à la culture savante, et de les couper du public. Les Monuments Men, enfin, ne pouvaient pas être des héros éclatants dans la mesure où leur succès – 5 millions d’œuvres sauvées – ne fut que le verso de l’échec, plusieurs fois évoqué par Clooney avec pudeur, à sauver leurs propriétaires.

Le film alterne constamment entre le futile et le grave, le léger et le lourd, et c’est sur une question de poids et de contre-poids que se joue la survie du personnage de Damon lorsqu’il met le pied sur une mine et ne peut plus bouger. La première phrase de Clooney à Damon, en train de repeindre une fresque sur un plafond, résume cette volonté de dédramatiser le Grand Art : « Il y a une blague à faire sur Michel-Ange ». Monuments Men raconte comment une bande d’idéalistes, qui prend tout à la rigolade pendant les trois premiers quarts d’heure, se laisse gagner par la gravité. Mais le mouvement est double : Clooney et ses potes croisent dans leur chute l’Art Savant, qui se rapproche de la légèreté. Cet art, ici, n’a rien de sacré. Rien au sens où les personnages sont constamment en contact avec des œuvres devenues, aujourd’hui, littéralement intouchables, calfeutrées derrière les vitres incassables des musées. Les MM sont autant de moines amoureux des tableaux (on n’aperçoit pas l’ombre de la femme du personnage de Damon, au nom de laquelle il décline les avances qu’on lui fait, et l’on peut se permettre de douter de son existence). Il fallait donc qu’il leur soit impossible de détacher les œuvres de leur valeur sentimentale, de distinguer par exemple un original d’une copie sur des critères rationnels. Le Rembrandt retrouvé dans la cave d’Altaussee rappelle avant tout la mort d’un grand-père à Dachau ; la statue identifiée grâce à un petit pois rouge rappelle le travail de Claire Simone, résistante avec laquelle le personnage de Matt Damon flirtait quelques scènes plus tôt. La rencontre de la culture américaine et de l’européenne produit d’abord ça, du sentimental plaqué sur de l’érudit, une sorte d’intimité de la culture. Le titre est mal choisi, il induit le public en erreur : le film aurait dû s’appeler Of Monuments and Men, Des Monuments et des Hommes.

Quand elles ne sont pas rattachées affectivement aux personnages, les œuvres existent en tant qu’individus presque conscients : le Christ des premiers plans, sur le retable, entend retentir de nouveaux coups de marteau près de ses mains, qui referment l’écrin où il passera la guerre. La Madone de Bruges de Michel-Ange protège son fils tandis que les hommes la protègent elle. L’Irène Cahan d’Anvers de Renoir, avec sa somptueuse chevelure rousse, est une sorte de Princesse Raiponce prisonnière de son ravisseur nazi ; le travelling dans la cour du château de Neuschwanstein fait apparaître les Bourgeois de Calais respirant le plein air, abandonnés au soleil comme des rescapés des camps, tandis que le portrait anonyme restitué dans un appartement pillé semble regarder la pièce comme un fantôme étonné. Ramenées à une échelle humaine, débarrassées de leur vernis scolaire, les œuvres sauvées et restituées deviennent aussi touchantes qu’un chant de Noël diffusé à travers les haut-parleurs d’un camp dans les Ardennes. La Madone de Bruges, retrouvée au fond d’une mine, est d’abord une “sainte merde”, une « holy shit !!! ». Mais le blasphème est une expression d’amour, à la hauteur du plaisir d’avoir remis la main dessus. Clooney ne manque pas de reconstruire une autre forme de sacré, de suggérer une religion profane où l’esthétique seule prévaut. Peu avant, l’un des spécialistes avait été filmé de dos, assis dans une église. On croyait l’entendre prier, mais un travelling révélait que non, la voix était en réalité off, il était en train d’écrire à son père, le vrai. Sacralisation, désacralisation. Les deux notions se recouvrent de la même manière que ce qui est grand (l’Art savant) doit paraître petit en même temps (proche du pop), et ce n’est pas un hasard si le compositeur de Monuments Men, Alexandre Desplat, est aussi celui de Wes Anderson.

Tirer les œuvres vers le bas, les désacraliser et les considérer comme autant d’objets d’amour profane, c’est aussi une façon, pour Clooney, de parler d’autre chose. Puisque la Shoah consiste à réduire les humains à une valeur marchande, les œuvres d’art ne sauraient se voir à leur tour réduites aux mêmes considérations. Pour contrer l’horrible mercantilisme, Monuments Men se rattache à l’idée que la valeur sentimentale d’une œuvre vaudra toujours plus que son prix. Quand on sait que les nazis s’étaient emparés d’œuvres d’art non pas pour leur beauté, jugée dégénérée, mais leur simple valeur marchande, la conclusion du film (juste avant sa coda trop lumineuse) a de quoi laisser songeur : difficile de comprendre qu’on puisse voir de l’impérialisme dans un film où le drapeau américain n’apparaît qu’après la découverte de lingots d’or dans les mines d’art, suggérant quand même que contrairement aux œuvres, l’argent est aussi à l’aise entre les mains des nazis qu’entre celles des yankees. Monuments Men n’est certainement pas réussi comme le sont habituellement les films à valeur marchande évidente, mais l’on ne saurait s’interdire, par esprit de sérieux, d’en apprécier les défauts.

par Camille Brunel
jeudi 20 mars 2014

Monuments Men George Clooney

États-Unis ,  2013

Avec : Cate Blanchett (Claire Simone), George Clooney (Lt. Frank Stokes), Matt Damon (Lt. James Granger), Bill Murray (Sgt. Richard Campbell), John Goodman (Sgt. Walter Garfield), Jean Dujardin (Lt. Jean Claude Clermont)...

Durée : 1h58min.

Sortie : 12 mars 2014.

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