JPEG - 109.3 ko
spip_tete

Her  de Spike Jonze

Demande à la poussière

6.2

Paris, 2h45.

– Je viens de de rêver que je marchais à travers une grande place en ville. Un mélange de Paris et de Shanghai. Mais sans bruit, sans voitures, sans pic de pollution. Les gens avaient l’air serein. Soudain, je choisis de voler à quelques centimètres du sol pour rentrer chez moi plus rapidement. C’est un grand appartement en hauteur d’où je peux observer les lumières de la ville à travers un grande baie vitrée. Les immeubles clignotent comme des éoliennes, ou des ailes d’avion à l’atterrissage.

– C’est pour ça que t’appelles ?!

– Oui… Non… Je sais pas.

– Ton rêve me fait penser à Her.

– Tu l’as vu finalement ?

– Ouais. Joaquin Phoenix joue un type en dépression. Il est encore amoureux et hanté par son ex, jouée par Rooney Mara, il ne peut pas passer à autre chose. Par hasard, il entend parler d’une sorte de compagnon virtuel : pas un vrai humain mais une voix humaine, avec une intelligence artificielle. L’outil semble arriver au bon moment pour Théodore. Avec la voix, il trouve un interlocuteur. C’est une nouvelle façon de s’écrire des lettres érotiques, d’ailleurs dans ce futur-là l’écriture passe par la voix, on pourrait très bien imaginer que ce qu’ils se disent finit écrit quelque part, que tout est enregistré. Bref, il finit par tomber amoureux d’elle.

– Ok, je t’écoute… Parle moi de cette voix.

– C’est celle de Scarlett Johansson. Éraillée, comme celle de quelqu’un qui a trop crié pendant son enfance. Et immédiatement reconnaissable. Elle chante bien. D’ailleurs, j’aime beaucoup son disque de reprises des chansons de Tom Waits. Tout est vu sous l’œil triste de Théodore. Théodore, ça signifie « don de dieu ». Ici, la voix immatérielle devient une sorte de « Dieu » pour Théodore. Et lui redonne espoir. Ceci dit, le personnage se fait abandonner à chaque fois, par toutes les femmes qu’il approche. Il finit avec quelqu’un d’aussi cassé que lui.

– Ça avait l’air de commencer comme une comédie pourtant.

– Oui, il y a des scènes drôles, bien sûr. Mais le ton est plutôt celui du mélo. Lorsque Théodore dit à ses proches qu’il sort avec son OS, ça ne les surprend même pas. Les gens finissent par admettre qu’on peut sortir avec son propre OS comme aujourd’hui on admet les relations homosexuelles, par exemple. C’est plutôt bien vu. D’autant que l’OS, en plus d’être informatique, n’a pas de corps, est immortel. C’est l’histoire d’amour entre un homme et une déesse, en fin de compte. Du coup, le héros se sent encore plus seul. Alors le futur fonctionne pareil. L’apparent confort offert par la technologie exacerbe le malheur. C’est un monde dans lequel on a le temps de s’emmerder, de sombrer, presque de mourir sans s’en apercevoir, mais une fois qu’on se réveille, c’est encore pire.

– Pourtant tout le monde ne se préoccupe que d’amour.

– Disons que leurs rêves se sont concrétisés : ils possèdent tout. Mais ils ne sont plus rien. Alors l’ambiance comateuse, de demi-sommeil, est à la fois un style et une manière d’être. Le métier de Theodore consiste à écrire des lettres pour des gens en imitant leur écriture, à faire semblant. C’est vraiment l’aspect le plus effrayant du film : beaucoup de choses semblent simulées, tellement intériorisées qu’elle en deviennent mécaniques, et qu’il est impossible de trouver son compte. Et finalement, on finit seul. Incarnés ou non, les gens finissent par s’évaporer. A la fin, Théodore regarde la poussière sur sa couette. C’est le plus beau plan du film.

– Je l’ai téléchargé pendant que tu parlais. Pas sûr que ça me touche.

– On dirait que ça ne te touche jamais, les gens qui ratent leur vie amoureuse. On peut pas parler d’un film comme ça sans y mettre un minimum de soi.

– Oui, je me rappelle, et tu ne peux pas être sensible à Amour tant que t’as pas aidé ta grand-mère à enfiler sa culotte... Je suis quand même en train de le regarder !

– Ne t’énerve pas, c’est bon...

– Je ne veux juste pas leur ressembler, voir ce monde-là m’envahir trop vite.

– Mais on y est déjà, je vois pas bien ce que t’espères.

– Écoute, je t’appelle juste pour te raconter un rêve, et tu m’inventes des cauchemars.

– Oh…

par Camille Brunel, Thomas Fioretti
lundi 31 mars 2014

Her Spike Jonze

États-Unis ,  2013

Avec : Joaquin Phoenix (Theodore Twombly) ; Amy Adams (Amy) ; Rooney Mara (Catherine) ; Olivia Wilde (Blind Date).

Sortie : 2h6min.

Durée : 19 mars 2014.

Accueil > actualités > Demande à la poussière