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The Social Network  de David Fincher

L’eau froide sous le Golden Gate Bridge

9.0

Il y a au milieu de The Social Network une image magnifique. Dans une boîte de nuit de San Francisco, Sean Parker (Justin Timberlake) raconte à Mark Zuckerberg (Jesse Eisenberg, impressionnant) l’histoire du fondateur de Victoria’s Secret. Créée en 1977, la société est revendue cinq ans plus tard par Roy Raymond pour 4 millions de dollars. Deux ans après, la célèbre marque de lingerie vaut 500 millions. En 1993, après plusieurs opérations financières ratées, l’ancien étudiant de Stanford qui, selon la légende, voulait seulement pouvoir acheter des sous-vêtements à sa femme, se suicide en sautant du Golden Gate Bridge. Le fondateur de Napster se garde bien d’interpréter la parabole pour son interlocuteur. Il ajoute simplement : « L’eau sous le Golden Gate Bridge est glaciale ». Aux lumières de la fête vient soudain se superposer l’image du fameux pont de San Francisco sur lequel, en 2006, s’ouvrait Zodiac. Un plan large guettait alors tranquillement la ville où s’apprêtait à sévir le serial-killer ; aujourd’hui, l’avertissement est plus clair : l’idée du vide et du contact de l’eau froide suffisent à effrayer. Plus besoin, pour David Fincher, de filmer un plan pour nous faire peur. Il lui suffit de réveiller la sensation de l’eau glacée au cœur de la boîte surchauffée. Tout le film tient dans cet écart étrangement voyant : entre la chaleur de l’épopée et la neutralité des bureaux où se joue le procès, entre les couleurs de Harvard, tout en briques, tentures rouges et feuilles d’automnes, et la photographie glacée du film, plus manifeste encore avec la projection numérique. The Social Network est construit sur une anachronie : celle qui consiste à raconter au passé une légende dont les héros n’ont pas trente ans aujourd’hui, à calquer l’ouverture de la Porte du Paradis, comme si l’étudiant traversant Harvard en courant en 2003 était le même que celui de 1870, à mettre en scène comme un cinéaste classique enfin, l’histoire de la création d’un site internet.

Contrairement à ce que pourrait faire croire la bande-annonce du film, particulièrement réussie, The Social Network n’est pas le récit d’une ascension puis d’une déchéance, mais des deux en même temps. Le procès n’est pas la dernière partie du biopic, il le structure tout entier, en constitue l’architecture. Rien de spectaculaire ici, seules sont filmées les négociations entre les avocats des plaignants et de l’accusé. Traditionnellement voué à clore le récit biographique, la séquence juridique le motive et le questionne à la fois. Le genre du film est alors aussi indécidable que la paternité du projet Facebook est contestable. Le double procès intenté à Zuckerberg ne vise pas seulement les fraudes financières du jeune entrepreneur mais, plus fondamentalement, l’appropriation du concept par l’étudiant en informatique. Ce sont les jumeaux Winklevoss et leur ami Divya qui présentent le projet à Mark dans le garage à vélos du Porcellian Club, c’est Eduardo, le meilleur ami, qui écrit au feutre l’algorithme de Facemash sur la fenêtre de Kirkland. Les plaignants se revendiquent autant complices de l’invention que victimes de son détournement. Pourquoi revient-il alors à Mark d’être le père fondateur de Facebook ? En quoi réside son génie ? L’informaticien ne crée pas mais récupère, pirate le serveur de son université pour mettre en ligne les photographies des étudiantes du campus. Il ne trouve ni l’idée ni la formule arithmétique, mais c’est lui qui parvient à la coder. Le film insiste beaucoup sur ce processus de codage, traduction d’un langage mystérieux qui se parle seul dans des phases de transes. L’élaboration de Facemash est filmée comme une ivresse que tous les programmeurs voudront ensuite reproduire : pendant le concours de recrutement qu’organise Mark, où chaque candidat doit boire un shot toutes les dix lignes de code, puis en Californie, quand les heureux élus se cloitrent dans la villa pendant que leurs compagnons s’amusent à l’extérieur. Dans Zodiac, Robert Graysmith (Jake Gyllenhall) consacrait dix ans de sa vie à décoder les messages cryptés d’un tueur en série. Le héros de The Social Network est presque son négatif, entièrement absorbé par l’encodage. Au début du film, Mark est obsédé par le cloisonnement entre sphères publique et privée, et cherche à infiltrer à tout prix les final clubs, les fraternités les plus sélects de Harvard, transposition huppée du Fight Club pour américains bien-nés. Devant le refus que lui opposent ces communautés, le jeune homme crée son propre club, The Facebook, où chacun peut s’inscrire sans invitation tant qu’il appartient à la communauté étudiante d’Harvard. L’invention d’un nouvel espace social sans distinction entre privé et public passe par la découverte d’une nouvelle écriture. Face au débordement du privé sur le public avec le blog puis l’expérience Facemash, Mark a une intuition que viendra formuler son ancienne petite-amie, Erica : Internet ne s’écrit pas au crayon, mais à l’encre. Les messages personnels que l’on y dépose sont indélébiles. Les filles, déclare le jeune homme, ne peuvent pas porter « une pancarte indiquant si elles sont célibataires ou en couple ». Comparées à du « bétail » au début du film, les étudiantes gagneraient selon lui à être marquées pour afficher le nom de leur propriétaire. Les empreintes communautaires affichées dans l’intimité devraient être portées au grand jour, telle cette culotte aux couleurs de l’université de Stanford que porte une conquête d’un soir. Telle est l’idée du jeune homme rejeté des grandes fraternités : imprimer les signes d’appartenance invisibles pour les exposer au regard de tous, et pour toujours. Scripta manent.

Silencieuse, une femme écoute en même temps que le spectateur la curieuse aventure que raconte le jeune milliardaire affrontant deux procès en même temps, le récit de ses coups d’éclats et de ses trahisons. Elle trouve l’histoire tellement intéressante qu’elle ne peut s’empêcher, dans la dernière scène, de venir en demander la fin à son protagoniste. Et comme celui-ci ne lui est finalement pas si antipathique – après tout, c’est bien lui le héros –, elle lui explique comment faire pour continuer son chemin, pour que l’histoire se poursuive. Un peu plus tôt dans le film, quelqu’un d’autre avait prêté une oreille intéressée à ce scénario improbable : il s’appelait Sean Parker et avait des idées très précises sur la suite des évènements. De la publicité ? Oui, mais pas tout de suite, et pas n’importe laquelle. Un titre ? The Facebook ? Non, juste Facebook. Ce n’est évidemment pas la première fois que David Fincher se retrouve avec un scénario en or entre les mains. Même si certains feignent de le découvrir, c’est même sa spécialité. Ce n’est pas non plus la première fois que ce scénario met en scène un scénariste : souvenons-nous de Fight Club (1999), modèle d’une écriture à la fois bavarde et efficace. Est venu cette fois-ci se joindre à lui Aaron Sorkin, célèbre pour avoir crée The West Wing, où il avait mis en place un véritable Shadow Cabinet démocrate, produisant et votant ses propres lois toutes les semaines devant plus de dix millions d’américains, et écrivant, dès 2006, l’élection d’Obama à la Maison Blanche. Le scénariste surdoué n’a pourtant même pas su trouver un titre vendeur : au lieu de l’accrocheur Facebook, c’est un titre étrangement neutre que le film a reçu, The Social Network. Comme si c’était moins la marque ou la firme qui importait que le logiciel, son principe élémentaire. Non pas une page ni un mur, mais un écran où s’affiche et se raconte, pour toutes vos connaissances, l’histoire de votre vie.

Pour qui chercherait à prouver que Fincher est un auteur, la clef est sans doute là. Le sujet de Fincher, son scénario, tient en une phrase : un homme s’invente une machine qui le regarde mener sa vie. Que le joujou du névrosé prenne la dimension d’un empire (l’organisation terroriste de Fight Club, la firme de 25 milliards dans The Social Network) ou s’identifie au regard omniscient du tueur (Seven, Zodiac), il n’en demeure pas moins sans importance. C’est d’abord un prisme permettant de faire défiler les images d’une existence. Fincher est avant tout un réalisateur de biopics, mais il prend le terme dans son sens le plus littéral. Il n’y a pas pour lui d’autre moyen de filmer une biographie que d’en aligner, les unes à côté des autres, les images les plus marquantes : celles de la traque, étape par étape, année après année, du tueur introuvable dans Zodiac, les costumes et les voitures évoluant au fur et à mesure, comme celles des boiseries d’Harvard puis des piscines de Californie dans The Social Network. Aussi précis et rigoureux soit-il (et The Social Network est sans doute son film le plus achevé), le cinéma de Fincher est toujours fait de clichés. Seul importe le défilement de ces images toutes faites. Si The Social Network est un film vertigineux, c’est que la machine qui fixe ces instantanés est ici un écran où chacun peut projeter les images de soi, et construire à partir des photographies les plus ordinaires, le résumé de sa propre existence. Facebook est en même temps le prisme qui fait défiler l’histoire de Mark, et celui que Mark construit pour que tous les autres puissent faire défiler leur propre histoire. Nul besoin de montrer Facebook, ni de poser un regard extérieur sur cette petite communauté qui construit dans l’excitation un empire financier : les héros de The Social Network ne se rendent que très tardivement compte que leur histoire mérite d’être racontée. Soit qu’ils occultent le potentiel financier de leur invention, soit qu’ils en ignorent les fonctionnalités (dans la très belle scène où Eduardo avoue à sa petite amie qu’il se sait pas actualiser son statut), les deux amis sont trop occupés à créer Facebook pour imaginer qu’ils ont de quoi alimenter leur profil.

Episode par épisode, The Social Network compose un portrait en filigrane de son héros. Zuckerberg n’a ni origine, ni avenir, ni famille à impressionner par ses exploits, comme Eduardo ou les frères Winklevoss, ni soif de pouvoir, d’argent et d’aventures sexuelles, comme Sean. Plus subtil qu’il n’y paraît, le scénario réfute l’hypothèse d’un nerd prenant sa revanche sur les clubs et leurs étudiants modèles. Aucune psychologie ne vient expliquer les choix ou les désirs de ce personnage presque sans libido. L’aller-retour incessant entre le présent des négociations juridiques et le récit d’une ascension entend-il déceler, dans le passé du protagoniste, l’indice d’une trahison, d’une faute ou d’un manquement au code de déontologie, que celui-ci régisse la faculté ou simplement le pacte amical scellé entre Mark et Eduardo ? Pas si sûr, tant la confrontation des différents témoignages avec la réalité avérée du flashback ne déclenche aucune réaction de la part de l’accusé : au détour d’un dialogue, ce dernier avoue même à l’avocat de la partie adverse qu’il n’accorde à ses insinuations qu’une attention modérée. Beaucoup plus proche de Zodiac et de Fight Club que du précédent opus du cinéaste, L’Etrange Histoire de Benjamin Button, The Social Network est une pyramide construite sur du vide. Derrière l’image de son héros, le film déploie une vertigineuse machine où se reflètent les images de chaque spectateur potentiel. Une mosaïque infinie d’instantanés banals dont le bout à bout révèle à la fois l’inanité et la grandeur. L’émotion n’est jamais dans le plan ni la scène, mais dans l’ellipse et la saute. A San Francisco, Sean conduit Mark au siège de la société qui ruina jadis le fondateur de Napster. Après avoir traversé le Golden Gate Bridge, ils s’arrêtent devant l’immeuble de Case Equity et Sean décrit à son ami la marche à suivre : s’asseoir, écouter poliment les propositions que ne manqueront pas de lui faire les financiers avant de briser le silence. « Lequel d’entre vous est Mitchell Manningham ? Sean Parker vous dit d’aller vous faire foutre ». Puis claquer la porte. Au milieu d’une avenue d’un quartier d’affaires, Mark, une robe de chambre sur les épaules, court vers le bâtiment en esquissant un sourire. Sean, dans un même geste, l’embrasse et fait un bras d’honneur au building. Coupe. La légende ne se filme pas, elle s’écrit dans l’ellipse.

par Arthur Mas, Martial Pisani
lundi 18 octobre 2010

The Social Network David Fincher

États-Unis ,  2010

Avec : Jesse Eisenberg (Mark Zuckerberg) ; Justin Timberlake (Sean Parker) ; Andrew Garfield (Eduardo Saverin) ; Max Minghella (Divya Narendra) ; Rooney Mara (Erica) ; Dakota Johnson (Amelia Ritter) ; Brenda Song (Christy Lee).

Durée : 2h00
Sortie : 13 octobre 2010

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