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Les Trois sœurs du Yunnan  de Wang Bing

Un chant du Yunnan

8.9

Pendant 153 minutes, Wang Bing suit les pas dans la boue de Yingying, Zhenzhen, Fenfen. Les trois sœurs ne feront rien d’autre que de travailler, travailler, travailler. Laver, laver, laver. Laver tout le temps bien que tout reste sale, y compris l’objectif de la caméra. Manger, aussi, souvent. Seules et petites au milieu du vaste paysage de champs de pommes de terre capté numériquement.

Cet endroit du monde où les chats miaulent comme des chèvres, où l’on égorge des porcs devant l’école, où des fillettes de 10 ans tournent le dos à la télévision pour affûter une faucille avec laquelle elles iront tailler l’herbe du champ, s’appelle le Yunnan, une région qui se trouve au Sud-Est de la Chine, près du Tibet, et dont le nom littéralement veut dire « au sud des nuages ». Pour que l’expérience de ce mode de vie aussi radicalement différent du nôtre soit la plus pure possible, Wang Bing ne commet pas l’erreur d’y ajouter la moindre note de musique, d’écourter la moindre scène. Discret comme peu de documentaristes savent l’être, il ne se donne pas non plus la peine de nettoyer sa caméra ou de faire en sorte d’en maîtriser les changements de luminosité automatiques – se faire oublier des gens qu’il filme compte plus que de se faire oublier du public. L’image se suffit à elle-même, réduite au minimum elle aussi, dépouillée de ses couleurs. Bien souvent le noir est complet sur l’écran, autour d’une petite Chinoise s’accordant quelques secondes de jeu avec un morceau de plastique, par exemple. Enlevée du reste, la scène est peu de chose. Sous-éclairée, longue, anecdotique. Prise dans l’économie du film, elle apparaît comme les rares secondes de liberté accordées à Yingying, et se savoure comme telle. Dans l’un des seuls plans où transparaît la subjectivité de Wang Bing, où celui-ci choisit délibérément de filmer quelque chose qui n’est pas de l’ordre de l’habitude, la caméra s’attarde alors sur les yeux de la gamine, gonflés par la fatigue, tournés vers le lointain. Elle tousse souvent, on ne sait pas pourquoi. Ses sœurs ont des poux, elle les leur enlève. Cinq minutes passent. Après la toilette, retour au travail.

Discrétion rare du caméraman qui a trouvé la distance juste pour se faire oublier : on imagine bien Wang Bing indiquer aux enfants qu’il ne faut pas regarder l’objectif, mais ne surtout pas insister, juste ce qu’il faut pour éviter à sa présence d’occuper l’esprit de ceux qu’il filme. Regards caméra il y a. Chacun d’entre eux vous clouent à votre siège comme un prix Pulitzer. A deux reprises, les personnages apostrophent même le caméraman, qui ne répond pas. On est ici dans un cinéma du rituel. Rien à l’image qui ne se soit pas déjà produit depuis des siècles, qui ne se reproduira pas encore pendant des siècles. Le narratif affleure par secondes, et encore : il n’est question que de décisions nécessaires : émigrer à la ville, en revenir bredouille. Il eût été d’autant plus inutile d’ajouter de l’art au film, autre que le cadre et le montage minimums, que la vie menée par la famille filmée est une vie sans art. À l’école, pas un dessin. Ni ailleurs. Pas une sculpture, pas une note de musique. Tout ici est de l’ordre de l’utile. À l’exception peut-être de la cuisine, de la boue et des nuages. La seule émotion recherchée est celle du travail fait et bien fait – encore que le film accorde quand même la possibilité au spectateur de trouver la cadette bien attendrissante. Le Yunnan à l’état pur, si pur qu’on ne sait même pas s’il faut vraiment y changer quoi que ce soit, remédier à cette pauvreté qui fait dire en 2010 à un grand-père que, sans moutons, ils n’auront plus rien à manger.

Le cinéma asiatique, notamment chinois et taïwanais, accorde une grande importance à la restauration. Cela n’est pas nouveau, notamment pour Wang Bing qui dans L’Homme sans nom filmait les repas de son paysan troglodyte avec le plaisir et la satisfaction, uniques, de celui qui déguste le prix de son propre labour. Mais ici, dans Les Trois sœurs du Yunnan, les thèmes de la nourriture et du travail ne font qu’un avec un troisième élément : l’absence de la mère, disparue pour une raison que le film ne dit pas et que Wang Bing, qui l’a rencontrée, dit être liée à la naissance de ces trois enfants, tous les trois appartenant à un sexe, le féminin, dont le président Mao affirmait « qu’il portait la moitié du ciel » mais que la Chine, notamment paysanne, tient pour un fardeau. La misère de la Chine contemporaine, que la croissance économique cache mais ne fait pas disparaître, est pour sûr un thème important dans le cinéma de Wang Bing et il ne fait pas de doute qu’il s’agit de l’un des mobiles qui le poussent, ici aussi, à filmer ce triste paradis. Mais ce n’est pas ce qui l’émeut dans cette histoire. Et, surtout, ce n’est pas cela qu’il filme. Les trois sœurs vivent en effet dans la misère et dans la saleté. Mais elles ont un toit et ont de quoi se remplir le ventre. Ce dont elles manquent c’est quelqu’un qui fasse pour elles ce qu’elles font, avec amour, lorsqu’elles plient le bambou pour que les chèvres puissent s’en servir.

Leur drame, que le film porte à un niveau poétique, ne vient pas de l’indigence, en soi certes pénible, mais du fait qu’à la détresse matérielle s’ajoute un vide humain qu’aucun plat, même le plus copieux, ne peut combler. C’est cette absence de la figure maternelle qui donne au film son ton, sa musique secrète. Et c’est pourquoi la scène est magique et terrible, à la toute fin, où l’on entend un cousin chanter, devant la plus petite, Fenfen : « Les enfants qui ont une maman sont les plus heureux… Leur maman c’est la meilleure au monde. »

par Camille Brunel, Eugenio Renzi
jeudi 17 avril 2014

Les Trois sœurs du Yunnan Wang Bing

France - Hong Kong ,  2012

San Zi Mei

Avec : Yingying (l’ainée), Fenfen (la benjamine), Zhenzhen (la cadette).

Durée : 2h33

Sortie : 16 avril 2014.

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