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Aimer, boire, chanter  de Alain Resnais

Si loin, si proche

7.4

Comme les derniers films d’Alain Resnais, Aimer, boire et chanter s’attache à une petite histoire qui pourrait nous être familière : la vie de trois couples est bouleversée pendant quelques mois par le comportement de leur ami George Riley condamné à une mort imminente. Or ce qui semblait près s’éloigne aussitôt, ce qui semblait familier devient étranger : la vue se trouble soudain. Et si on regardait sans voir ? Et si on était tous malvoyants ? Comme cette taupe que Resnais met en scène comme le voyeur privilégié bien qu’aveugle de son histoire. Une fois de plus, nous n’avons « rien vu ».

Et pour des malvoyants comme nous, Resnais réserve un cadeau : un personnage invisible. Ne perdons pas notre temps à le chercher. Nous ne verrons jamais George ; les autres personnages n’ont pourtant que ce nom à la bouche. George ! George, le meilleur ami de Jack, l’amour de jeunesse de Kathryn, le patient de de Colin, l’ex-mari de Monica, la vengeance de Tamara contre les tromperies de son mari Jack, le nouveau rival de l’agriculteur Siméon et, finalement, l’amant de la jeune Tilly, fille de Jack et Tamara. George, enfin ! Comment le perdre de vue ? Ce personnage qui, par son invisibilité, manipule tous les autres : celui qui sème le trouble dans les trois couples du film en charmant simultanément les trois femmes et en les invitant chacune à partir en vacances avec lui à Ténérife. Il est partout et nulle part, et fait s’agiter comme des pantins les autres personnages.

Et puisque nous ne voyons pas plus loin que le bout de notre nez, Resnais s’adapte à notre vision. Il subtilise la profondeur à l’intérieur de ses images pour ne garder que le premier plan : il aplatit l’image plutôt que de la creuser. Il retire ce qui pourrait encore créer une illusion de profondeur – une perspective. Les trompe-l’œil qui habillaient l’arrière-plan de Smoking/No Smoking ont laissé place à de grands lambeaux de rideaux colorés dans lesquels une grande fente, en guise de porte, laisse entrer et sortir les personnages. Des plans « cases », empruntés à la bande dessinée, isolent abruptement, sur un fond bariolé noir et blanc, un personnage, le temps d’une confidence. Les dessins de Blutch et les images de Resnais finissent par se confondre. Un plan n’avait jamais aussi bien porté son nom. Les seuls rescapés de la troisième dimension sont ces plans sur les routes qui relient un décor à l’autre. Il nous rappelle étrangement le plan d’ouverture et le plan final du dernier film de Polanski, à la différence que jamais il ne s’incarne ou ne se subjective. Qui se déplace ? La taupe, George, Resnais ? Ces seules images ayant des restes de perspective sont en revanche, ou par conséquent, vidées de toute présence vivante, comme des natures mortes.

Resnais n’avait jamais offert un espace aussi seyant à ses acteurs anti-naturalistes, travaillant non pas à faire sonner une réplique comme une parole quotidienne mais plutôt à faire entendre ce qu’il y a de préfabriqué dans le dit naturel, ce qu’il y a de figé dans le dit vivant. À l’instar du mot « chelou » prononcé par Azéma, tout sonne magnifiquement faux : l’art de Resnais est de faire tomber à l’eau les répliques. En figures déréalisées, ses acteurs semblent d’ailleurs avoir fait don de leur corps à l’image, en témoigne la première apparition du couple Azéma/Girardot au début du film, à la manière de deux hologrammes. Privés de vie et de relief, ils apparaissent comme des figures d’un au-delà : comme s’ils étaient déjà morts mais tentaient encore d’imiter, vainement, les vivants. Aimer, boire et chanter serait donc non pas une ode à la vie – ce que le titre malicieux nous invite à penser – mais une ode à la mort.

Le cinéma de Resnais n’avait jamais approché la mort d’aussi près et c’est pourtant son film le plus drôle. Parce que Resnais trouve dans la mort un moyen pour retrouver quelque chose de la vie : la mort lui permet de relancer les dés, en quelque sorte. Comme George, qui n’est pas, finalement, celui qui décompose un à un les différents couples à l’annonce de sa mort prochaine, mais bien celui qui prévient à la décomposition des couples, celui qui réinterroge le sentiment amoureux : comme Resnais, George remet tout à plat. D’ailleurs, ce dernier peut-il vraiment mourir puisqu’il n’est pas filmé (et n’a donc pas de corps) ? Le cercueil est sûrement vide : il se transforme alors en une formidable caisse de résonance de tout ce que les autres, personnages comme spectateurs, viennent enterrer de leur propre vie.

par Nathan Jacquard
mercredi 23 avril 2014

Aimer, boire, chanter Alain Resnais

France ,  2013

Avec : Sabine Azéma (Kathryn) ; Hippolyte Girardot (Colin) ; Caroline Silhol (Tamara) ; Michel Vuillermoz (Jack) ; Sandrine Kiberlain (Monica) André Dussollier (Simeon) ; Alba Gaia Bellugi (Tilly).

Durée : 1h48min

Sortie : 26 mars 2014

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