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26es rencontres de Toulouse (20-30 mars)

Cinélatino 2014

Cinélatino charrie depuis ses 25 premières éditions une tradition militante vivace et qu’on sent encore côté festival, beaucoup moins côté films, malgré la présence cette année d’une section sur le cinéma de femmes et de quelques films à sujet politiques, dont notamment un documentaire sur le chanteur chilien Victor Jara, tué par la milice de Pinochet, film tourné à l’occasion du quarantième anniversaire du coup d’Etat du 11 septembre 1973.

Cette tradition se déplace aux marges des projections, de la librairie au bar, de la Cave Poésie, où l’on s’écoute pendant dix jours parler cinéma comme un intermède entre deux poèmes, à la Chapelle des Carmélites. Le repli sur les environs du Capitole pourrait étouffer, mais il décloisonne aussi chaque film, rendant les séquences interchangeables, d’une production brésilienne à un court métrage chilien, tant les distances sont courtes. C’est peut-être banal, mais la géographie toulousaine du festival offrait un raccourci convivial d’une carte du continent sud-américain. Les sauts de puce qu’on effectue font rencontrer aussi bien une personne croisée ailleurs au festival qu’une image qu’une autre aurait mise en mots pour nous la faire revoir. Il fallait parler vite, car la pluie tombait vite et fort.

La capricieuse météo était à l’unisson de celle des meilleurs films de la compétition et des autres sections, mais elle pleurait aussi peut-être cet éloignement progressif entre les rives du politique et celles des productions les plus intéressantes. Ces dernières dessinent un beau trajet, pourtant, qui remonterait l’Amérique du sud pour atteindre les Etats-Unis : pendant trois jours au moins, le fond de l’air était américain.

# Mardi 25 mars

El silencio de las moscas, Eliezer Arias - Vénézuela/Pays-Bas - 2013 - 1h32 - Compétition documentaire

2.2

Terre à terre, c’est le mot. Documentaire sur une vague de suicides dans les montagnes vénézuéliennes. Catalogue très lourdement les traces du retour sous la terre de ceux qui croient être faits d’argile et de cuisses masculines. Sans aucune légèreté pour contredire sa marche grandiloquente, Arias répertorie les signes de la vie passée pour les envoyer au musée des morts, un grand arbre filmé sous toutes les coutures et qui ressemble à une pâle copie terrestre du royaume des morts. Le cercueil géant grossit par l’accumulation de témoignages des familles de suicidés, même si certains sont de simples et directs appels à vivre plutôt qu’à survivre, malgré de difficiles conditions d’existence. On cherche en vain dans l’élévation des âmes, que chaque croyant évoque à tour de rôle, l’élan qui ferait décoller le film.

Casa Grande, Felipe Barbosa - Brésil - 2014 - 1h57 - Compétition long-métrage de fiction

4.2

Passage ardu des pauvres vénézuéliens qui croient au voyage des âmes vers le ciel à la grande bourgeoisie brésilienne, qui n’a plus trop en quoi croire. Le temps du plan séquence d’ouverture, Barbosa se prend pour Wes Anderson : le territoire des riches, c’est la maison de poupée qu’un vulgaire « fils de » sillonne en éteignant et allumant les lumières au fur et à mesure qu’il change de pièce, allant de la plus grande à la plus petite, comme un pion de Monopoly qui ferait le tour des rues et avenues, de la plus onéreuse à la moins chère. Le ballet des ampoules retient d’ailleurs plus l’attention que l’hypocrisie du récit : un jeune bourgeois blanc, qui fréquente une école privée, tombe amoureux d’une métisse, élève d’un établissement public. Le seul milieu qui intéresse le film est la bourgeoisie, l’entre-soi qui offre un confort dont Barbosa ne cache même pas qu’il est filmé uniquement parce qu’on y est assis dans des fauteuils aussi agréables que ceux d’un cinéma. Puis, c’est le grand écart, à la sociologie paresseuse des favorisés s’oppose l’exploration des favelas : géographie contre psychologie. Ancré dans l’esprit des dominants, le film conquiert de nouveaux territoires mais regarde sans cesse en arrière, vers la grande demeure du début.

Atlantida, Inés Maria Barrionuevo - Argentine/France - 2014 - 1h28 - Compétition long-métrage de fiction

6.4

Le premier film à regarder vers le haut, vers le Nord, l’Amérique. Il voyage, part à l’assaut plutôt que d’envahir, de conquérir ou d’accaparer. C’est un cousin de la série Girls, il forme une petite principauté dans l’empire du bavardage, pas comme quelqu’un qui cherche l’intégration à tout prix ou la reconnaissance, mais tel celui qui voudrait occuper une place parce qu’il l’aurait définie et décrite avec ses propres mots. Atlantida est américain, aussi bien du sud que du nord, autant latino que yankee. Des filles ont pour habitude de discuter garçons au bord de la piscine, puis chacune s’embarque dans une virée avec un personnage étranger au groupe : les conversations se croisent, le film avance comme ça, dans la confrontation des différents duos orchestrée par le montage. La parole ne cesse alors de se raréfier, et moins on en entend, plus les images surgissent, les mots ayant grandi à l’intérieur des paysages et construit des séquences comme on apprend une langue commune. Meilleur film vu à Toulouse, justement récompensé par une mention spéciale dans le cadre de la compétition.

O Menino e o mundo, Alê Abreu - Brésil - 2013 - 1h20 - Panorama Fiction

6.1

De retour dans le Sud. L’incursion américaine terminée, O Menino e o mundo entreprend de cartographier la partie latine du continent. Le film ressemble plus à une carte postale qu’à un planisphère. Il n’enchaîne pas les vignettes, mais invente sans cesse des formes ludiques, en même temps qu’il envoie des nouvelles du monde. La carte postale comme modèle d’un point de vue vagabond n’est pas une idée récente, mais le dessin animé lui donne encore un peu de vigueur. Un petit personnage, plus voyageur que touriste, relie les séquences entre elles. La routine qui s’installe consiste à envoyer régulièrement des nouvelles (formes) au spectateur, pas à stocker des images comme on accumule un capital. On ne peut que regretter les quelques séquences en prise de vues réelles, où l’on dirait que Yann Arthus-Bertrand a prêté son hélicoptère pour une séance de tourisme des catastrophes. Finit en remake de Home, qui fait mine de partager ses images mais s’en revendique l’ultime et unique propriétaire.

# Mercredi 26 mars

El cerrajero, Natalia Smirnoff - Argentine - 2014 - 1h17 - Compétition long-métrage de fiction

5.4

L’autre film nord-américain de la compétition. Remplace une idée métaphysique par un principe matérialiste : un serrurier devine les pensées de ses clients quand il répare leurs portes. Les premières scènes décrivent le travail du personnage avec beaucoup de précision, on devine bien que la réparation d’une serrure ouvre l’esprit d’un client, que huiler des gonds rend la boîte crânienne transparente. Le protagoniste est très plat, il n’existe que pour recueillir les peines des autres, les écouter et s’y adapter. La métaphore mécanique (fluides, serrure, coeur) fait pourtant long feu, et le film est moins à l’aise avec les mots qu’Atlantida. Les gestes sont soudain entravés, une histoire d’amour germe dans l’esprit du personnage, mais y reste coincée. La psychologie est un refuge, non pas un édifice patiemment construit, mais la preuve d’un renoncement, d’une incapacité à agir et à parler. Le matérialisme s’évanouit, la métaphysique revient par le jeu des raccords : d’un plan à l’autre, il y a forcément un coup de baguette magique qui fait disparaître les maux de chacun. C’est dans ses marges que le film respire, en reléguant le fantastique aux deux extrémités de chaque plan : il avance alors de nouveau, et arrive à bon port. Un petit domicile conjugal, situé à Buenos Aires mais qui pourrait être à New York : l’Amérique, retrouvée.

Hawaii, Marco Berger - Argentine - 2013 - 1h46 - Panorama Fiction

5.8

Hitchcock à la campagne, une histoire de drague : un jeune homosexuel accueille dans la maison de son oncle un ancien ami d’enfance qui lui demande du travail. Hawaii, c’est l’image d’un Eden possible : les Etats-Unis, encore, mais puisqu’il est question de voyage, celui-ci s’arrête avec ce film. Hitchcockien jusqu’au bout, Berger en reste au fantasme. La mise en scène est entièrement dirigée par le regard du propriétaire du lieu. Son voyeurisme est inquiétant, plus il possède et séduit, plus il veut conquérir. L’objet du désir reste toutefois assez flou, l’ambiguïté de la relation des deux garçons servant de pis-aller, comme un voile pudique jeté sur des enjeux inexistants. Le problème du héros, c’est qu’il refuse d’être dépossédé, de son regard comme du moindre hectare de terrain. Le film se sent bien dans ce jardin privé, refusant obstinément de regarder vers le haut de la carte.

# Jeudi 27 mars

El tercer sendero, Jimmy Cohen - 2013 - 1h02 - Panorama Otra Mirada

1.0

Littéralement, la troisième voie, quasiment un décalque esthétique de la supercherie idéologique inventée par Blair et Schröder. Semble audacieux, mais se révèle consensuel : ni film expérimental, ni oeuvre narrative, El tercer sendero ne clive jamais. Cohen ne sait pas trancher, ne sait pas faire non plus. Ce manque de savoir-faire, on le sent quand le film tente de pasticher ici Malick, là Reggio. Il singe à droite, imite à gauche. Le cinéaste reste incapable de nous guider sur ce sentier d’un nouveau genre. L’envie de le suivre dans ses délires sur l’apocalypse n’existe jamais.

C’est une bonne raison de repartir, à défaut d’être un beau motif pour terminer le séjour. La pluie a cessé, je repars vers le nord, moi aussi. Mon premier film non-américain est Aimer, boire et chanter, où Resnais poursuit le voyage vers les terres septentrionales. Comme le dit Henri Laborit dans Mon oncle d’Amérique, il n’y a pas de hasard.

par Aleksander Jousselin
mercredi 23 avril 2014

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