JPEG - 62.4 ko
spip_tete

L’arroseur

Le portrait de Jason n’est autre qu’une trace de la longue performance d’acteur qu’il livre une nuit durant devant la caméra de Shirley Clarke, tantôt endossant les rôles de ses actrices préférées, tantôt jouant son propre rôle et racontant ses propres fictions. Et comme dans beaucoup de performances d’acteur, le jeu se crée dans les failles. Jason est déterminé à ne rien montrer, à toujours maîtriser son jeu : « je ne dirai jamais rien », répète-t-il, théâtral, la main levée comme pour prêter serment. Alors, il noie tout, sous un flot de paroles et de rire presque fou, dans une extrême conscience de ce qu’il accepte de donner à la caméra. Même ses larmes se révèlent être un simulacre, et il finit toujours par avouer qu’il joue la comédie. Mythomane, nymphomane, drôlatre mais rarement vraiment touchant, Jason fascine et agace.

Shirley Clarke s’arme de patience, de plusieurs bobines de pellicule, qu’elle change au fur et à mesure sans cesser d’enregistrer le son pour que rien ne lui échappe, et traque les failles du numéro de Jason. « Joue un rôle qui te fait pleurer », lui indique-t-elle derrière la caméra, ou encore, « Raconte l’histoire de Brother Tough », le surnom de son père, qu’on lui a donné parce qu’il battait Jason. Elle s’arme aussi de plusieurs bouteilles d’alcool, et remplit allègrement le verre de Jason dès qu’il le demande. Elle n’hésite pas, non plus, à le faire culpabiliser de ne pas être très coopératif : « Tu n’es pas encore assez sincère », lui reproche-t-elle. Sa meilleure arme contre l’insincérité de son sujet est peut-être le zoom : elle s’approche et recule de Jason, essaie de capter les micromouvements de son visage, qui pourraient trahir une faiblesse, un doute.

Le procédé commence à déranger quand le film tourne au règlement de comptes entre l’équipe de tournage et Jason. Ce dernier, allongé sur le tapis du salon, passablement ivre, s’entend déballer les vieux conflits de leurs années d’amitié et il ne passe pas pour un ange. C’est là que le trouble naît à propos de l’intention et du rôle des opérateurs : que s’agit-il de faire avec ce personnage ? Parvenir à le libérer de son éternel besoin de représentation ? Ou régler ses comptes en famille, en utilisant au passage des méthodes fort douteuses ? En effet ces voix du hors-champ, jamais soumises au regard mais détenant le pouvoir du filmage et du zoom, à l’abri derrière la caméra, ont tout le loisir de scruter, d’observer, de juger. Il manque au spectateur la certitude de l’intention qui préside à leur dispositif. C’est ce qui fait qu’on finit par jubiler à l’idée que Jason, qui s’avère tout de même être le salaud de l’histoire, les trompe encore. Car dans ce jeu de dupes, il est gagnant. Il le dit, cette nuit, c’est lui la reine, et tout le monde n’a d’yeux que pour lui, n’en déplaise à ses amis qui voudraient qu’il tombe le masque. Ivre, épuisé, affalé, il persiste et signe, hilare : « Je ne dirai rien ».

par Anna Etienne
jeudi 24 avril 2014

Accueil > évènements > éphémères > L’arroseur