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Noé  de Darren Aronofsky

Noé souci

6.7

La Bible est très claire sur ce point : avant le Déluge, les humains sont végétariens (Genèse, 1 : 29), après, ils mangent de la viande (Genèse, 9 : 3). L’histoire de Noé, ce n’est pas seulement le moment où l’Homme a sauvé les animaux, c’est celui où il a commencé à les manger. C’est pourquoi Noé ne parle pas d’eux tels qu’on les connaît par cœur – de belles images : on en voit d’ailleurs très peu – mais tels qu’on essaie de les oublier : de la viande. Qui est-ce qu’on tue ? Qui est-ce qu’on épargne ? Qui est-ce qu’on mange ? Chaque scène ne pose que ces trois questions-là, que Noé soit en train de vivre avec les siens, de construire l’arche, ou de virer fanatique. Quant au baiser final à sa descendance, à laquelle il épargne la lame, c’est moins un signe de reconnaissance que l’expression du respect de toute vie incarnée. The Wrestler traduisait déjà la fascination d’Aronofsky pour la viande (voir la critique dans les Cahiers d’alors, Haro sur la viande). Noé prend la question à bras le corps et ne tergiverse pas : les humains sont violents car l’alimentation carnée repose sur la violence. Elle les obsède (« Tu sais depuis quand on n’a pas mangé de viande ? », une de leurs premières répliques), et leur attachement à la chair trahit un matérialisme qui les détourne du divin.

Un agneau est déchiré vif par une foule affamée, tandis qu’au doux travelling arrière à l’intérieur de l’arche, révélant les passagers qui s’endorment, correspond un raccord brutal sur un hachoir découpant une carcasse. À plusieurs reprises le film joue la carte d’une certaine naïveté, que l’on peut être tenté de rattacher au fait de prendre le parti des animaux, considéré dès lors comme une régression, une pulsion puérile de retour à l’inarticulé, à l’infantile (« in-fans » : qui ne parle pas). Cette naïveté se traduit également, à l’image, par le recours au théâtre d’ombres sur fond de ciel fluo, ainsi qu’à de gros transformers de pierre, déduits des Ecritures qui évoquent, aux temps antédiluviens, des « géants » dont Aronofsky fait des anges-titans à six bras, aidant à l’édification de l’arche. Autant de choix qui renvoient à la tendance du réalisateur, déjà illustrée par The Fountain, de chercher à atteindre la spiritualité par son versant kitsch. Esquiver le ridicule n’est peut-être qu’une énième considération matérialiste : quoi de plus kitsch que les dieux hindous, par exemple ? Que les icônes de vierges pleureuses ? Que les mains de Fatma ? La cause animale, quant à elle, n’a rien de puéril, et si Aronofsky ne filme pas Noé encadré par une girafe et un panda, c’est justement que cette cause-là, en revanche, a besoin de s’extraire du kitsch où elle se trouve, aujourd’hui, coincée.

La charge écologiste avance donc plutôt masquée et l’ironie fait profil bas, comme si l’histoire annoncée par le pitch biblique permettait de faire diversion. Alors même que le Déluge est sur le point de se produire, l’Apocalypse a déjà eu lieu, et l’on pense plusieurs fois à l’adaptation de Cormac McCarthy par John Hillcoat, La Route, situé dans un monde désertique et minéral où des hordes d’hommes affamés sont également à fuir comme la peste. Lorsque ceux-ci se rapprochent de l’arche pour y taper l’incruste, c’est quelques secondes après l’arrivée des reptiles, qui par contraste, apparaissent moins répugnants. Discrétion encore que le scepticisme dans les yeux du magicien Mathusalem qui rend sa fertilité à une jeune femme, ou dans ceux de Noé qui bénit ses enfants : tapi derrière le vernis hollywoodien, le cynisme d’Aronofsky est pareil à cette inquiétude silencieuse derrière le miracle. Si le film tout entier semble se ranger du côté de Noé, lorsque ce dernier choisit de ne pas tuer les enfants, on peut tout à fait imaginer qu’il suggère, de toutes les forces de son sous-texte, qu’il a peut-être eu tort.

Bottes en caoutchouc, tôles ondulées, puits de pétrole, rappellent que le récit ne se déroule pas dans un passé lointain ou fantasmé, mais dans une temporalité parallèle à la nôtre. Un revers - d’ailleurs Noé est un film à double face. Côté Hollywood : c’est très mignon. La famille finit reconstituée, le monde est sauf, l’humanité repart pour un tour. Côté auteur : c’est beaucoup moins tranquille. Tubal-Caïn, le roi des hommes, parvient à s’infiltrer dans l’arche comme le ver dans la pomme. Il séduit l’un des fils de Noé, à qui il fait manger de la viande, signe de son pacte avec la violence. Ce fils, Cham, finit par se séparer de sa famille rescapée, tandis qu’une voix off espère : « nous apprendrons peut-être la bienveillance ». Happy end d’autant plus factice qu’Aronofsky prend soin de faire de la civilisation décadente censée avoir été balayée par le Déluge le reflet de la nôtre. Le film choisit simplement de s’arrêter au moment le plus optimiste du cercle vicieux, lorsque l’humanité profite d’une nouvelle chance ; mais l’idée de base reste celle d’un monde antédiluvien et post-apocalyptique, soit un serpent biblique en train de se mordre la queue. C’est peut-être ce que signifie la mue, objet de culte apparaissant plusieurs fois dans le film : l’idée de l’immortalité du Mal, de son inexorabilité. Le serpent noir surgissant du serpent vert, c’est l’humanité noire surgissant de l’humanité eco-friendly. L’absence de compassion, comme Cham momentanément éloigné, finira par revenir. Pour le film, pas de besoin de le souligner ; pour le public, pas besoin d’en faire mystère.

La caméra embrassant les trois vagues d’arrivée dans l’arche – oiseaux, reptiles, mammifères – est pourtant, elle, d’une rare bienveillance. Toute vie non-humaine, dans Noé, procède avant tout des ordinateurs, des arbres aux oiseaux en passant par les ours. La Création n’a d’ailleurs jamais été affaire que d’images, puisque Dieu a fait l’homme à la sienne, le film ne manque pas de le rappeler. Seuls les animaux d’après le Déluge - ceux que l’Homme a sauvés - sont des vrais, des originaux, tirés d’images d’archives. Un blockbuster végétarien à base d’images de synthèse tourne à la profession de foi : l’homme ne se rapproche pas de Dieu en détruisant (cf.carnisme), mais en créant (cf.bestiaire numérique). Et pas plus qu’il ne viendrait à l’idée de chercher à voir les entrailles des images pour en jouir – les volumes gris, les fils de fers 3D qui les composent – la chair et les organes internes des bêtes ne sauraient rester l’objet d’aucun appétit encore longtemps : à l’amnésie universelle permettant la consommation de viande se peut substituer l’amnésie de l’origine informatique des images. La bienveillance de la caméra se manifeste également par la manière dont Aronofsky filme la faune. Sans gros plans. Sans étonnement, réaction profondément anthropocentrique. N’apparaît qu’une foule de passagers, légitimes, sans surprises, sages comme des images, étrangement disciplinés. À cette douceur fait écho l’enfer du campement humain, dont les résidents ne sont pas, toutefois, « redevenus des bêtes » : les bêtes, on le voit peu avant, sont très calmes, elles. Noé conçoit une horreur strictement humaine. L’image finale, élaborée à même un film de grande distribution, est précieuse : c’est celle de l’innocence animale.

Ce qu’Aronofsky met enfin en valeur, c’est l’échec inhérent à l’écologie radicale : on est toujours obligé de finir par s’occuper des hommes, ceux-là même qui mettent en péril ce qu’on cherche à défendre – l’absence de l’homme, le royaume extra-humain. C’est notre damnation, très aronofskienne : plus on cherche à bien faire, plus le piège se referme. La danseuse-cygne de Black Swan, le catcheur-lion de Wrestler, portaient déjà en eux un désir d’aller au bout de ce qu’ils étaient, qui signait leur damnation même. La différence entre l’homme et l’animal renvoie à l’un des thèmes les plus chers au réalisateur, l’incapacité de s’arrêter à temps. La viande, dans Noé, équivaut à la drogue de Requiem for a Dream, et la musique de Clint Mansell ne cite pas les deux premières notes du thème de ce même film pour rien. Ces deux lourdes notes jouées aux cordes sonnent comme une prière, une supplication : “libère-moi... s’il te plaît”. Pendant toute la première partie, une sorte de jingle annonce les scènes que Noé downloade du ciel – ses belles visions prophétiques. Ce jingle est constitué de plans très courts représentant le péché originel, serpent et fruit défendu aux airs de cœur battant arraché de la Création. Le bruit qui les accompagne fait directement écho au montage des séquences de fix dans Requiem for a Dream. Pour Aronofsky, le péché originel est celui-là, l’addiction. A la drogue, à la danse classique, au catch, à la viande, à sa propre cause ou à l’humanité, tous ses personnages sont addicts, bons ou mauvais, et nous descendons tous des premiers junkies que furent Adam et Eve. Côté Hollywood, encore : il y a du bon en l’homme, et Noé épargne ses filles. Côté cinéma d’auteur : aucune vraie liberté n’est possible. Chez Aronofsky, l’homme est l’esclave de lui-même. Les seuls à échapper à leurs pulsions sont ceux qui ne descendent pas d’Adam et Eve, justement. Le fondu au blanc qui sépare l’évolution des primates de l’apparition de l’homme, lors de la séquence de la Genèse accélérée, ne signifie rien d’autre - et certainement pas une quelconque soumission au créationnisme supposé du public cible. Seuls les animaux sont libres.

Que le manifeste pèche par maladresse ne fait aucun doute. Les transformers de pierre n’ont pas grand-chose à faire là, et on peut être déçu de trouver plus de spectacle du côté de la tragédie classique, dans le dernier acte, que dans tout le reste du film. Tour à tour bleu, saignant et à point, Russell Crowe sauve probablement à lui seul le film aux yeux de ceux que le discours végétariste agace. La naïveté a ses laideurs, la propagande aussi, mais il suffit d’une vague rinçant des grappes de naufragés, de trois orques passant dans le champ de la caméra, pour équilibrer, d’une saillie moins écolo que romantique, les lourdeurs de l’engagement. Peut-être même que la vague et les trois orques l’emportent de peu, mais il faudrait être impartial pour trancher, n’être ni pour les hommes, ni pour l’écologie. Pour l’instant, c’est impossible.

par Camille Brunel
samedi 26 avril 2014

Noé Darren Aronofsky

États-Unis ,  2014

Avec : Russell Crowe, Jennifer Connelly, Emma Watson.

Durée : 2h18min.

Sortie : 9 avril 2014.

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