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Le Temps des grâces  de Dominique Marchais

De la culture

8.8

Le monde documentaire, on le sait, est partagé entre cinéma politique et film d’art. Ceux qui se consacrent à l’un méprisent les autres et vice versa. À quelques exceptions près (par exemple Walter, retour en résistance) on leur préfère une troisième voie, celle de ces cinéastes qui ne renoncent ni à l’art ni à la politique, qui n’affirment pas a priori l’exclusion réciproque de ces deux pôles. C’est rare. Mais ça existe. Il arrive d’en rencontrer dans certains festivals. Parfois, ils gagnent un prix. Ce qui ne garantit pas forcément que leur film sera projeté.

La sortie du Temps des grâces est un événement qu’il ne faut par rater. Il sera dans deux salles à Paris (MK2 Beaubourg et Reflet Medicis), puis circulera en banlieue et en province.

Dominique Marchais a passé son enfance dans une commune rurale. La transformation du paysage provoquée par l’industrialisation et la mécanisation de l’agriculture fait partie de ses souvenirs. Dans Le Temps des grâces, il montre la campagne française d’aujourd’hui aux citadins qui ne la connaissent qu’à travers la télévision. Mais aussi à ceux qui y vivent, y travaillent, la modifient avec leurs activités.

Pendant cinq ans, il alterne écriture et réalisation. Il filme relativement peu. Deux cents heures. Dont cent-quarante d’entretiens et le reste de paysages. Les périodes de tournage sont ciblées et limitées dans le temps. Sa démarche ressemble à celle d’un peintre du milieu du 19e siècle, quand l’introduction du tube de peinture stimula les artistes à sortir de leurs ateliers pour des brèves incursions dans les zones vertes. Le parallèle avec la peinture est peut-être plus profond encore. Celui de Marchais est un cinéma profondement anti-naturaliste. Qui ne se contente pas de l’objectivité documentaire mais la dépasse à chaque plan pour chercher, dans une perception instantanée, une vérité subjective.

Avec la caméra numérique, Dominique Marchais retrouve la souplesse et la rigueur des Impressionnistes. Souplesse des couleurs qui sculptent le plan et accentuent les traits qui le sillonnent. Rigueur de l’image que le regard découvre et pénètre en profondeur, avançant lentement du premier plan jusqu’au fond, comme s’il s’agissait d’un tableau. Le cadre est toujours formé par différentes parcelles bien délimitées, dont la mise à plat compose un dessin de lignes d’une telle harmonie qu’on croirait par moments que Marchais s’amuse à faire une étude sur le nombre d’or. Petit à petit, on comprend qu’il s’agit plutôt d’enregistrer à chaque fois les déterminations réelles du paysage et de mettre celles-là en perspective. Étude esthétique, mais aussi économique, pas l’un sans l’autre, de la structure du paysage agricole.

Structure qui s’affiche donc à l’image. Image redoublée par la parole, autre lieu de croisement entre lignes et paysages différents : politique, agriculture, science. Mais restons encore sur le parallèle avec la peinture, le temps de préciser deux choses. Une : l’importance de l’instant chez Marchais. Son cinéma ne va pas à la chasse d’une idée. Il est à l’écoute. Capable d’accueillir et de montrer un rapport conceptuel entre les éléments du paysage. Comme un avion descendant lentement sur un champ de maïs. Et deux : la question de qui dessine le paysage.

Les Impressionnistes savent qu’un paysage change, vite. Il n’y a pas un seul lever de soleil en général. Chaque seconde, une nouvelle lumière éclaire un nouveau lever. Il n’y a donc pas d’objet fixe. Seulement des impressions mouvantes. Marchais applique ce savoir à son enquête. Tout d’abord, en se demandant qui fait le paysage : la grande industrie ? La politique ? Les agriculteurs ? Ensuite, en libérant le champ de toute position définitive, manichéenne.

Le film a son parti pris. Appelons-le environnementaliste. C’est réducteur, mais pas faux. Par ailleurs, il s’agit de brosser le portrait d’une époque du changement. Les techniques liées à l’agriculture mécanisée ont désormais montré leur aspect néfaste – personne ne peut l’ignorer. D’autres pratiques s’ébauchent. Des liens se créent entre science, monde paysan et économie. Ces liens sont encore ténus. Les propositions les plus raisonnables ne sont pas écoutées par les autorités. Mais la crise est tellement grande que les anciens mots d’ordre de l’industrialisation commencent à être débattus ouvertement.

Ceci dit, au-delà de ce parti pris, le film cherche plus la perception d’une réalité polyphonique qu’un propos à imposer. Marchais ne parle jamais off. Il interroge in, et laisse parler et entendre les personnages du film. Un écrivain, un couple de biologistes, un élu, et surtout des agriculteurs. C’est un choix décisif et bienvenu. D’une part, parce qu’il s’exprime de manière éloquente avec l’image. Et d’autre part, car il s’éloigne ainsi des films actuels sur la paysannerie qui n’en finit pas de mourir. De Retour en Normandie de Nicolas Philibert ou de La vie moderne de Raymond Depardon. D’un cinéma qui, contrairement à celui de Marchais, a tendance à bavarder, à porter un discours passéiste sur un monde qu’il représente comme malade, aphasique, incapable de sortir de son mutisme.

Dominique Marchais reprend la parole ici. Dans les vidéos qui suivent, il commente deux plans du film...

par Eugenio Renzi
mercredi 10 février 2010

Le Temps des grâces Dominique Marchais

France ,  2009

Durée : 2h03.

Sortie : 10 février 2010.

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