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Barbecue  de Eric Lavaine

Les joyeux bouchers

3.6

Le texte qui suit est le dernier d’une nouvelle trilogie d’articles (comme CB avait fait sur le porno et sur les autodafés) sur la chair au cinéma, dont les deux premiers épisodes sont Girafada et Noé. Après, c’est promis, on n’en parle plus… ;)

Le film s’appelle Barbecue. Il aurait pu s’appeler Piscine, Vacances ou Foot – pas Turf, c’est sorti l’an passé, mais l’idée est la même : un groupe de mâles échange des vannes écrites par un scénariste validé par les spécialistes du box-office jambon-beurre, autour du prétexte éponyme. L’un d’entre eux fait office de héros, c’est ici Lambert Wilson : une crise cardiaque lui donne envie de profiter de la vie à fond, ce qu’il fait. Alors qu’est-ce que c’est, un barbecue ? C’est un moment de grande convivialité, dit le film, où le monde semble tourner rond : mâles et femelles se scindent en deux groupes distincts, les femelles se chargeant d’aménager la table tandis que les mâles se chargent de la cuisson de viande déposée sur le grill désigné par le titre. À l’odeur de la chair animale en train de cuire se mêle d’office un fumet politique. On est bien dans de la comédie française à vocation grand public, on n’est pas là pour changer quoi que ce soit à l’ordre immémorial qui met les gens à l’aise quand ils n’ont pas envie de faire d’efforts, mais simplement de se détendre devant la téloche. Barbecue, on a dit. Soient des riches (Florence Foresti, Frank Dubosc, Lambert Wilson, Guillaume de Tonquédec) qui jouent des pauvres (Olivia, Antoine, Yves, Jean-Michel) qui se prennent pour des riches (une villa dans les Cévennes dont ils ont la chance de profiter gratuitement). Le fumet de lutte des classes se fait plus insistant avec la cuisson, sauf que c’est encore plus intéressant que ça.

Lors d’un barbecue, tandis que les femelles aménagent la table, les mâles se chargent donc de la cuisine. On nous le rappelle : c’est inhabituel puisque les mâles ont plutôt tendance à venir mettre les pieds sous la table une fois les plats prêts. Le barbecue, c’est alors plus qu’un moment de convivialité : c’est le moment où les hommes se font pardonner par les femmes d’être des flemmards. Eric Lavaine ne manque pas de le faire remarquer, au détour d’une conversation : « les hommes, c’est toujours “la fois où” : “la fois où j’ai fait la vaisselle”, “la fois où j’ai fait la lessive”, c’est ridicule ». Très juste : le barbecue, c’est la fois où les hommes font la cuisine, établissant ainsi, le temps d’une après-midi, la douce illusion qu’hommes et femmes sont égaux. Ils ne le sont pas mais le barbecue – l’objet comme le film – permet de rétablir cette illusion et c’est agréable, parce qu’on ne se met pas devant la téloche pour se poser des questions de parité – d’ailleurs il y a fort à parier que Florence Foresti soit aussi riche que Franck Dubosc, alors où est le problème ? « Tout va bien et je vous emmerde », « Pourquoi tu manges ça ? – Parce que c’est bon », les répliques sont à l’avenant.

Alors en effet, où est le problème ? Pas du côté de la parité puisque dans le film, finalement, tout va bien de ce point de vue-là (elle est même rétablie entre Lambert Wilson, qui se tape des hollandaises extra-conjugales, et sa femme, qui se tape le cardiologue de monsieur). Le problème, il est posé sur le grill. Regardez-le, sentez-le, avalez-le. Ce problème, pas besoin, pour en avoir conscience, de se faire harceler par les status militants de ses contacts végétariens sur Facebook : on en a entendu parler l’an passé (les « scandales de la viande de cheval »), on l’évoque ailleurs aussi (Paris plongé dans le smog en mars dernier, l’industrie de la viande qui pollue plus que toutes les voitures réunies). Et ce n’est pas forcément une coïncidence si le premier « blockbuster végétarien » (Noé, dont on a tenté d’expliquer comment il s’inscrivait dans cette idéologie-là) est sorti quelques semaines avant un film qui aurait pu s’appeler Footing, Restau ou Le Coeur des hommes 4, mais s’appelle, donc, Barbecue.

Le film tout entier est parcouru par une notion qui paraît fondamentale : l’insouciance. L’insouciance, c’est le contraire de la bienveillance. La bienveillance, sur laquelle s’achève Noé, consiste en effet à faire passer l’autre avant soi, tandis que l’insouciance consiste à ne pas faire passer l’autre avant soi. Noé : bienveillance. Barbecue : insouciance. Sans elle, on l’a compris, pas de viande. Et sous le nom d’insouciance se cache la foi inébranlable que le monde est solide et que lorsque, dans Night Moves de Kelly Richardt (sorti il y a une semaine), un personnage vegan rappelle que 30% des espèces de poisson comestibles ont diminué de 90% ces 20 dernières années – il exagère. Le poisson, c’est ainsi ce autour de quoi se réconcilient les gens, dans Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu, comme dans Barbecue. Quant à la viande, c’est la convivialité : dans Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu, elle soutient le commerce « halal bio » qui réunit les communautés, dans Barbecue, elle cristallise la colère et la paix : « Tu ne veux pas de mon poulet ? », lance Lambert Wilson à un ami. Suivi de cette remarque délicieuse, un chouïa méprisante : « Quoi, t’es devenu végétarien ? ». Et conclu par cette vérité rassurante : « Tout le monde aime le poulet. Si tu veux pas de ce poulet, c’est parce que c’est moi qui l’ai fait. » La viande est bien un enjeu de taille. Ça a du sens, ça veut dire quelque chose, et Barbecue est peut-être l’un des premiers films français à en tenir compte. Ou quand le cinéma redevient cette lanterne (magique) qui n’est au fond qu’une vessie (de porc). La viande est aussi une image : Dubosc s’engueule avec Foresti, son ex, et fantasme sa mort : « Un accident de parapente. Tu t’es écrasée sur les galets. On aurait dit un carpaccio ». C’est très rapide, voire un peu drôle : l’image de la mort sous forme de carpaccio, du carpaccio comme substitut du cadavre. Un carpaccio, on en a vu un, peu avant. Ca avait pourtant l’air très bon.

On ne va pas insister. Barbecue joue du début à la fin sur l’art d’éviter la culpabilité. Vis-à-vis des femmes, on l’a dit. Vis-à-vis des pauvres, on l’a ajouté. Et vis-à-vis des animaux. Dans le film : pas un chat. Pas un chien. Pas un veau. Mais énormément de viande, de scènes qui s’ouvrent sur un panoramique partant de la nourriture, remontant vers les convives. D’inserts carnés. De tomates farcies, d’escalopes noircies, de merguez bouffies de carpaccio de ris de veau de poisson et de homard. De l’insouciance en paquet de douze : alors que les océans se vident, dans Barbecue, c’est sur la rareté du vin rouge qu’on chouine : « t’imagines, c’est du Romane Conti 1970, on est peut-être les derniers à en boire ». Ce qui est intéressant, c’est que cette insouciance ne coule pas de source, elle est au coeur de l’intrigue : c’est la crise cardiaque (qu’on pourrait imaginer causée par le gras, alors qu’elle ne l’est pas, assure une voix off lourdingue) qui provoque la crise de carpe diem. Le personnage se met aux légumes, cuisine plus. Il incite un jeune à bouffer MacDo mais c’est, semble-t-il, dans une crise d’égoïsme, et ne contredit donc pas l’éloge de la bonne chère carnée qu’est le film entier. Car c’est de cela qu’il s’agit : un éloge de la viande via l’éloge de la camaraderie, qui explique le ton méprisant sur lequel Lambert Wilson reproche à son ami d’être devenu végétarien. De son point de vue, refuser de manger de la viande, c’est refuser la société, c’est faire culpabiliser ses potes, c’est être un sinistre cynique qui n’aime pas les vacances.

Sauf que ces vacances-là ne font envie à personne, quand on y regarde de plus près. La viande n’est jamais filmée comme quelque chose d’appétissant : les merguez ressemblent à des étrons, les côtes de boeuf à du plastique ; rien ne vaut les gros légumes rapportés du marchés, échos directs des légumes transportés par les militants de Night Moves. Si le cinéma américain se pose la question depuis longtemps (Madagascar, avec son lion qui se retient de manger du zèbre, a presque 10 ans), le problème débarque au pays du boeuf bourguignon. Le héros de Supercondriaque lui-même regarde les kebabs comme des immondices – terrifié par l’hygiène plus que par la chose en elle-même, certes, mais le coeur y est. Souvent, le rapport des héros à la viande est révélateur de l’esprit d’un cinéaste, et la critique végétariste pourrait être une nouvelle forme de la critique marxiste, dont on a longtemps affirmé qu’elle ne pouvait pas s’appliquer aux films, avant de se rendre compte que c’était le cas. Les voix qui se sont donné la peine de s’élever pour dénoncer la médiocrité de Barbecue tapent d’ailleurs précisément dans la critique marxiste, sans que ça ne choque personne, tant le mépris de classe y est criant (voir la scène où un avocat passe pour un abruti au milieu de supporters de foot). Comme dans Supercondriaque, Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu, ou le tout-venant du cinéma populaire français, l’idée est de proposer une représentation fantasmée des opprimés, parce qu’on s’adresse à eux. Seulement l’idée est là, sous-jacente, chez tout le monde, et a fortiori chez un réalisateur qui s’est mis en tête, le malheureux, de filmer de la viande toutes les deux scènes : les opprimés, ce sont aussi les animaux. Exploités et abattus tandis qu’on essaie d’oublier qu’ils sont intelligents, tout en leur refusant encore le droit à la vie au nom des barbecues - au nom de ce moment magique où les mâles font la cuisine et où les pauvres passent pour des riches.

Laveine, finalement, retourne cependant sa veste, en un geste aussi intuitif qu’extraordinaire. Alors que les humains s’entassent dans une Citroën Xsara – la voiture apparaît plusieurs fois dans le film, symbole du prolétariat mais aussi d’une humanité attachée à ses défauts –, la voix off lourdingue reprend. Elle fait l’apologie de l’insouciance, on s’en doute. La voiture s’éloigne dans l’obscurité, ce qui n’est jamais bon signe, mise en scène consciente ou non. Alors, la voix off : « Et puis il s’est passé quelque chose de très grave. » Inquiétude. Infarctus ? Accident ? Un camion qui dégomme tous les amis réunis dans la voiture ? « Yves s’est trompé d’itinéraire ! » Lol généralisé – seulement voilà : parmi les 2000 blagues nulles sur lesquelles Eric Lavaine aurait pu conclure son film, il a choisi celle-là. Celle-là : celle où l’insouciance conduit à se planter de route. Comme les animaux, ce type de final porte aussi un nom latin. Mea culpa.

par Camille Brunel
samedi 3 mai 2014

Barbecue Eric Lavaine

France ,  2013

Avec : Lambert Wilson, Franck Dubosc, Florence Foresti.

Durée : 1h38min.

Sortie : 30 avril 2014.

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