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Pas son genre  de Lucas Belvaux

Pour Jennifer

7.4

On entre dans la salle avec quelques craintes. Pas son genre raconte l’histoire d’amour entre un professeur de philosophie (Loic Corbery) muté à Arras et qui tombe amoureux d’une coiffeuse (Emilie Dequenne). Dit comme ça, le pitch ressemble à un Bienvenue chez les ch’tis pour spectateurs culturellement éclairés. Le portrait du professeur est socialement chargé et déterminé. Lorsqu’il rend visite à ses parents, ils sirotent ensemble du vin blanc grand cru à l’apéro, discutent des vertus de l’opéra. La bibliothèque du jeune enseignant est aussi généreuse que ses abdominaux ridiculement gonflés ; lorsqu’il sort de son grand appartement, c’est pour se poser aux Deux Magots boire son café en habitué. À ce portrait un peu vulgaire du bourgeois, en correspond un autre au moins aussi repoussant. Celui d’Arras, ses places vides la nuit, ses alcooliques, son ennui provincial mortel. Et puis, il y son héroïne Jennifer, coiffeuse qui « a toujours voulu être coiffeuse avant d’être coiffeuse ».

Contre toute attente, le film est réussi. Le titre lui-même résonne comme la profession de foi d’un cinéaste qui, explorateur de tous les genres cinématographiques, a fait du sérieux et de la rigueur son credo : « pas son genre » de se laisser aller à de telles facilités, son devoir était au minimum de se placer bien au delà de l’opposition du bêbête populaire à l’intello parisien. Un tel risque n’était évitable qu’entre les mains d’un vrai bon metteur scène. Il s’opère dans le changement de curseur en cours de film, qui délaisse la suffisance de Clément au profit du regard bienveillant de Jennifer. D’abord conquête passive pour artiste de la drague, elle reprend peu à peu la main sur l’action. L’œil de plus en plus complice du montage et de la mise en scène efface, aplatit le personnage de l’intellectuel. Dans ce cadre pré-établi, la salle est prête à ricaner et à trouver tarte Jennifer lorsque celle-ci évoque le « prince charmant », prompte à pouffer devant le manque de naturel de Clément en boîte de nuit. L’erreur est alors de juger de la bêtise du personnage autrement que par le prisme tout aussi fade, tout aussi vulgaire appliqué par l’un à l’autre. Il est permis aux élites de prendre de haut Jennifer, ce que ne manque pas de faire la libraire en se moquant d’elle lorsque la jeune femme achète un livre d’Anna Gavalda et l’essai écrit par Clément. On peut aussi s’étonner du crédit donné à un idiot qui se promène le col chemise ouverte, style B.H.L., prêt à payer une fortune son café au bistrot.

Pas son genre a dès lors parfaitement conscience de n’être jamais pris en défaut sur sa hauteur de vue, et devient alors moins la critique du monde de Jennifer ou de Clément que celle du manque de discernement dans l’évaluation de chacun d’eux. De même qu’on ne juge pas quelqu’un à l’aune de ses goûts culturels, on ne méprise pas un film pour ses clichés, encore moins quelques mauvaises répliques ou un personnage raté. On estime plutôt la capacité d’un réalisateur à manipuler les idées reçues, au chemin emprunté par la fable jusqu’au dénouement de sa morale. Certes, Belvaux charge le portrait. Mais ce n’est qu’un simple cadre pour désigner moins une lutte des classes entre Clément et Jennifer qu’une forme de rapport profondément autoritaire qui la régirait : Jennifer coupe les cheveux de Clément et pense simplement pouvoir lui changer sa tête, c’est à dire la lui retourner, ce que Clément, professeur de philosophie, est lui persuadé de pouvoir faire d’autant plus facilement qu’il semble naturellement mieux armé. Jennifer ne manque pas de le lui rappeler et la jeune femme ponctue certaines de ses conversations par « merci monsieur le professeur ». Les goûts, c’est le catalogue, le même qu’énumère le père de Clément quand on lui demande ce qu’il aime et dresse une liste de compositeurs interminable. Le goût, c’est l’affaire sociale du ricanement typique de l’adolescence : on mate nos discographies respectives en vantant la supériorité de tel disque sur un autre, en pouffant devant une dvdthèque qui aurait Independence Day et De la nuée à la résistance dans sa même rangée. Clément est persuadé de pouvoir rééduquer Jennifer, qui est plus Supremes que Berlioz. Son silence sur les goûts de la coiffeuse correspond au plaisir coupable d’un intello d’entendre vanter ce qu’il juge au fond de lui même bas et niais, tout en gardant la face pour en dire malgré tout un peu de bien. C’est avec une telle curiosité que Clément regarde Jennifer, séduit par la vitalité de la jeune fille. Un charme qui passe finalement par la voix de Jennifer et les chansons – cliché célèbre de l’intello attiré par la chanteuse de variété. Le film progresse au rythme de celles-ci, et Dequenne touche en plein cœur dans ses hésitations de l’anglais, concurrence la Carey Mulligan de Shame. Parfois coincé dans le portrait fadasse du prof de philo, le film décolle à chaque karaoké – de la retenue de l’amour You Can’t hurry love (« no love, love, don’t come easy ») à I Will Wurvive (« I’ve got all my life to live/ i’ve got all my love to give »), comme preuve du chemin parcouru.

Les clichés s’évaporent, et le film devient beau à mesure que l’on se rapproche des sentiments de son héroïne. Jennifer est l’anti-Emma de La Vie d’Adèle. Au lieu de la renvoyer au commun, le film lui invente un destin de libération à travers l’échec de la rencontre. Flattée qu’un homme bien sous tous rapports s’intéresse à elle, ce sont d’abord les vertus morales et la patience de Clément qui sont récompensées. C’est aussi l’anti-Adèle, celle qui s’offre au monde pour tout apprendre, comme une pure éponge des émotions et expériences diverses. Jennifer ne gobe pas les mots de Clément comme Adèle avale les huîtres et les conseils d’Emma sur Sartre. Pas question pour Belvaux d’en faire un modèle. Son Adèle, ce serait plutôt Clément, qui s’avère un archétype d’homme du milieu, une pure convention : il est beau sans être un Apollon, admiré intellectuellement mais haï de ses conquêtes. Loin de son petit Paris, il finit par s’adapter et se confondre dans une banalité qu’il exècre pourtant. Pas son genre raconte aussi l’échec de la rééducation amoureuse et intellectuelle. De manière assez forte, Jennifer essaie de toute urgence de casser ce déterminisme en encourageant sa jeune baby-sitter à ne pas suivre son exemple, à lire et à étudier. La lecture, les études, c’est la libération, c’est ce qui ouvre vers d’autres horizons. Mais Belvaux n’oublie jamais que cette barrière, culturelle et sociétale, constitue tout de même un obstacle à la naissance d’un amour.

Le cinéma du milieu est celui du compromis. Belvaux, lui, n’affiche aucun désir d’indépendance. Il ne revendique pas davantage la volonté de modèle français que nous livrait l’Adèle de Kechiche, scolaire jusqu’au bout du chignon. Mais, finalement plus que Kechiche, il garde la main sur ce compromis intenable de n’être ni populaire, ni à la marge, se contentant de faire le métier, d’être au fond plus cinéaste qu’auteur, plus filmeur que grand scénariste. Contrairement à Kechiche, à beaucoup d’autres, Pas son genre est monté avec une réelle élégance, parfois avec une rapidité étonnante, comme lorsque le montage multiplie les plans de courses de Jennifer, jusqu’à nous faire tourner la tête, jusqu’au moment du premier grand rendez-vous dans la chambre d’hôtel entre les deux amants.

Chez Lucas Belvaux, celui qui a agi sait raconter une histoire. Clément, beau parleur, sait a priori en raconter une ; il connait le début, le milieu, la fin, et a toujours procédé de même avec les femmes. Sa clairvoyance intellectuelle ne lui est pourtant d’aucun secours lorsque Jennifer le piège en inventant des vacances à Djerba. Son absence de jugement, moins morale que strictement formelle, se retourne contre lui. Il rejoint d’autres héros de Belvaux, notamment le Pierre de 38 Témoins, qui pour ne pas avoir su agir à temps doit vivre avec le poids éternel de ses regrets. Des couples se font et se défont dans les non-dits : Louise quitte Pierre pour ne pas lui avoir dit ce qu’il avait vu le soir du meurtre, toujours dans (38 Témoins) ; le baron Graff se laisse dépérir et préfère son chien à sa femme après son enlèvement dans Rapt ; Jennifer quitte Clément parce qu’il n’a pas su prononcer jusqu’à son nom au moment de l’officialiser comme sa petite amie. L’aphasie est un renoncement et la punition s’avère sans appel.

par Thomas Fioretti
dimanche 11 mai 2014

Pas son genre Lucas Belvaux

Avec : Emilie Dequenne (Jennifer) ; Loïc Corbery (Clément) Sandra Nkake (Cathy) Charlotte Talpaert (Nolwenn) Anne Coesens (Hélène Pasquier-Legrand) Daniela Bisconti (Madame Bortolin) Didier Sandre (Le Père de Clément) ; Martine Chevallier (La Mère de Clément).

Scénario : Lucas Belvaux (d’après l’oeuvre de
Philippe Vilain)

Durée : 1h51min.

Sortie : 30 avril 2014.

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